Temps : encyclopédie physique
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Philosophes, scientifiques et hommes de la rue ont bien souvent des vues diffĂ©rentes sur ce quâest le temps, et les progrĂšs des uns influencent les autres depuis des siĂšcles. La psychanalyse et la psychologie apportent Ă©galement des Ă©lĂ©ments nouveaux au XXe siĂšcle. Un questionnement profond sâest portĂ©, dans toutes ces disciplines, sur la « nature intime » du temps : est-ce une propriĂ©tĂ© fondamentale de notre univers, ou plus simplement le produit de notre observation intellectuelle, de notre perception ? La somme des rĂ©ponses de chacun ne suffit Ă©videmment pas Ă dĂ©gager un concept satisfaisant et juste du temps, dâautant que ce questionnement est aporĂ©tique. Mais lâexamen minutieux de chacune dâentre elles et de leurs relations apportera dâintĂ©ressantes rĂ©ponses. Toutes ne sont pas thĂ©oriques, loin sâen faut : la « pratique » changeante du temps par les hommes est dâune importance capitale.
De fait, la mesure du temps a Ă©voluĂ© et cela ne fut pas sans consĂ©quence sur lâidĂ©e que les hommes en eurent au fil de lâhistoire. De rudimentaire quâelle Ă©tait aux premiers Ăąges, sa mesure a gagnĂ© aujourdâhui une prĂ©cision reposant sur lâatome. Ses progrĂšs irrĂ©guliers sont donc Ă relier directement aux transformations du concept « temps ». Ses retombĂ©es ont affectĂ© bien plus que la simple estimation des durĂ©es : la vie quotidienne des hommes sâen est trouvĂ©e changĂ©e bien sĂ»r, mais aussi et surtout la pensĂ©e, quâelle fĂ»t de nature scientifique, philosophique ou encore religieuse. Pour Ă©tablir une vue gĂ©nĂ©rale du temps aujourdâhui, il faut en premier lieu parcourir lâhistoire de ce concept, qui fait lui-mĂȘme notre Histoire. Quelques remarques gĂ©nĂ©rales permettent dâaborder ce problĂšme du temps de façon pragmatique.
Le Chronos est un concept qui, adjoint Ă lâAiĂŽn et au Kairos, permet de dĂ©finir le temps. Ces concepts sont apparus chez les Grecs.
Le Chronos est le tout du temps, relatif au présent :
Il est un point mouvant sur la flÚche du temps qui définit les infinis à ses deux bornes.
La notion de temps est un corollaire de la notion de mouvement : le mouvement se fait dans la durĂ©e et si le temps venait Ă sâarrĂȘter plus rien ne bougerait. Ainsi, selon Aristote, le temps est le nombre du mouvement selon lâantĂ©rieur et le postĂ©rieur.
A contrario le temps semble ne plus faire sens quand lâidĂ©e de mouvement disparaĂźt, car le temps suppose la variation. Lâexamen attentif du concept sous lâangle de la physique approfondira les relations entre mouvement et temps, et les distinguera plus nettement en rejetant quelques erreurs dâapparence. Une notion sâimpose Ă nos sens et Ă notre raison : chaque Ă©lĂ©ment a une « quantitĂ© de mouvement », produit de sa masse par sa vitesse. Cette vitesse nous devons lâexprimer par une mesure dâespace divisĂ©e par une autre mesure, nommĂ©e « temps ». Le temps nâest donc pas une donnĂ©e immĂ©diate, comme lâespace, ni une donnĂ©e transcendantale. Câest un « ĂȘtre mathĂ©matique », pur produit de notre activitĂ© cĂ©rĂ©brale, nĂ©cessaire pour exprimer cette rĂ©alitĂ© premiĂšre, la vitesse, propriĂ©tĂ© intrinsĂšque du mouvement. Cet « ĂȘtre mathĂ©matique », le temps, permet bien des dĂ©veloppements qui sont totalement Ă©trangers Ă cette approche sur son origine et sa nature « dâĂȘtre mathĂ©matique pur ».
« Dans un mĂȘme temps, dans un temps unique, dans un temps enfin, toutes choses deviennent » Ă©crivait Alain[1]. Lâhomme constate en effet trivialement que des « objets » de toutes sortes sont altĂ©rĂ©s par des « Ă©vĂ©nements » et que ce processus prend place dans un temps partagĂ© par tous ceux qui ont conscience de son cours. Ces objets, ou du moins leur substance, sont cependant censĂ©s demeurer les mĂȘmes, numĂ©riquement, malgrĂ© les changements quâils subissent. Le temps semble donc supposer Ă la fois changement et permanence. Il a comme corrĂ©lat la notion de substance, que Descartes avait assimilĂ©e, en ce qui concerne les choses matĂ©rielles, Ă lâespace. Ces constatations amĂšnent encore Ă un autre couple de notions essentielles quant Ă lâĂ©tude du temps : la simultanĂ©itĂ© (ou synchronie), qui permet dâexprimer lâidĂ©e quâĂ un mĂȘme moment, des Ă©vĂ©nements en nombre peut-ĂȘtre infini se dĂ©roulent conjointement, a priori sans aucun rapport les uns avec les autres. En corrĂ©lation se trouve la notion de succession, ou diachronie, (et par-lĂ , lâantĂ©rioritĂ© et la postĂ©rioritĂ©) : si deux Ă©vĂ©nements ne sont pas simultanĂ©s, câest que lâun a lieu aprĂšs lâautre â de sorte que dâinnombrables Ă©vĂ©nements simultanĂ©s semblent se suivre Ă la chaĂźne sur le chemin du temps. Deux moments ressentis comme diffĂ©rents sont ainsi nĂ©cessairement successifs. De ces deux considĂ©rations, on apprend dĂ©jĂ que le temps, si difficile Ă imaginer et Ă conceptualiser de prime abord, ne peut-ĂȘtre examinĂ© que sous lâangle de notre propre expĂ©rience universelle : lâavant, lâaprĂšs et lâen-mĂȘme temps. NĂ©anmoins, de la simple succession, ou de la simultanĂ©itĂ©, on ne peut dĂ©duire la durĂ©e. En effet, quand un mĂȘme film est projetĂ© Ă une vitesse plus ou moins grande, lâordre des Ă©vĂ©nements y est conservĂ©, mais pas la durĂ©e. Remarquons aussi que la projection Ă lâenvers ne correspond Ă rien dans lâexpĂ©rience du temps, qui est, lui, irrĂ©versible.
Ces notions font notamment appel Ă la mĂ©moire : le classement des Ă©vĂ©nements dans un ordre quelconque ne peut se faire que si lâon se souvient. De façon opposĂ©e, la mĂ©moire se construit grĂące au fait que certains Ă©vĂ©nements se rĂ©pĂštent, autorisant ainsi lâapprentissage. De façon plus gĂ©nĂ©rale, il semble que le temps puisse ĂȘtre considĂ©rĂ© (et considĂ©rer nâest pas connaĂźtre) sous deux aspects :
La rĂ©gularitĂ© de certains Ă©vĂ©nements a permis dâĂ©tablir trĂšs tĂŽt une rĂ©fĂ©rence de durĂ©e (calendrier, horlogeâŠ) et donc de quantifier le temps : « quantifier le temps », câest lui associer un nombre et une unitĂ©, en effectuer une mesure. Toutefois, cette connaissance est au mieux celle dâune substance du temps : elle nâapprend rien sur sa nature intime, car la mesure nâest pas le temps â il faut du temps pour Ă©tablir une mesure. Et bien que lâintuition du cours du temps soit universelle[2], dĂ©finir le temps en lui-mĂȘme semble au-delĂ de nos capacitĂ©s. Cela inspira une cĂ©lĂšbre boutade Ă Saint Augustin dans ses Confessions. Voici ce quâil Ă©crit Ă propos de la dĂ©finition du temps : « Ce mot, quand nous le prononçons, nous en avons, Ă coup sĂ»r, lâintelligence et de mĂȘme quand nous lâentendons prononcer par dâautres. Et bien ! le temps, câest quoi donc ? Nây a-t-il personne Ă me poser la question, je sais; que, sur une question, je veuille lâexpliquer, je ne sais plus. »[3] Il est vrai que dĂ©crire le temps ne semble possible que par une analogie, notamment au mouvement, qui suppose de lâespace. Imaginer le temps câest dĂ©jĂ se le figurer et, en quelque sorte, le manquer.
Il faut donc distinguer la problĂ©matique de la reprĂ©sentation du temps de sa conceptualisation, tout comme il faut Ă©tablir ce que nous savons du temps par lâexpĂ©rience pour mieux sâen dĂ©tacher. Au fil des siĂšcles, les penseurs ont essayĂ© dâĂ©valuer le temps au travers de la mĂ©ditation, du mysticisme, de la philosophie ou encore de la science. Il en ressort en fait que bien quâon puisse supposer avec raison que tous les hommes ont la mĂȘme expĂ©rience intime du temps â une expĂ©rience universelle â le chemin vers le concept de temps nâest pas universel. Ce nâest donc quâen dĂ©taillant ces modĂšles intellectuels et leurs Ă©volutions historiques que lâon peut espĂ©rer saisir les premiers Ă©lĂ©ments de la nature du temps.
Toutes les cultures ont apportĂ© des rĂ©ponses nombreuses au questionnement sur le temps, et la plupart dâentre elles tournent autour des mĂȘmes thĂšmes, dictĂ©s par la condition humaine : lâimmortalitĂ© des dieux ou lâĂ©ternitĂ© de Dieu, la permanence du cosmos et la vie fugace de lâhomme, sont autant de dimensions temporelles partagĂ©es par la plupart des peuples de la Terre. Elles sâexpriment dans le langage, dans les arts⊠Pourtant, toutes ne portent pas la mĂȘme vision intime du temps.
Le partage le plus Ă©vident pour lâobservateur des civilisations â avant dâenvisager lâĂ©tude anthropomorphique du temps â est sans doute la sĂ©paration entre une vision linĂ©aire du temps, prĂ©valant en Occident, et une vision cyclique de lâordre temporel, prĂ©valant par exemple en Inde (cf. lâĆuvre de MircĂ©a Eliade).
Le temps est souvent représenté de façon linéaire(frises chronologiques). Cependant, on retrouve des représentation en spirales, voir en cercles (le temps est un éternel recommencement) Marquant ici l'aspect cyclique et répétitif de l'histoire des hommes.
Dans la quasi totalité des cultures humaines le locuteur se présente avec le futur devant et le passé derriÚre lui, ce que l'on retrouve par exemple en français dans des expression comme "se retourner sur son passé", "avoir l'avenir devant soi". Une exception est le peuple aymara qui a une conception du temps inversée: le passé, connu et visible se trouve devant le locuteur alors que le futur, inconnu et invisible, se trouve derriÚre lui. [4][5]
On peut rencontrer deux conceptions du temps qui passe: soit l'individu est en mouvement par rapport à l'axe du temps ("se diriger vers la résolution d'un conflit..." ), soit c'est les évÚnements qui se dirigent vers un individu statique ("les vacances s'approchent..."). La premiÚre est plus fréquente en français[6].
HĂ©ritĂ©e du vĂ©disme, la croyance en une succession dâun mĂȘme temps, ou plutĂŽt dâune mĂȘme durĂ©e cosmique, se retrouve dans le brahmanisme et lâhindouisme. Le cosmos et tout le monde sensible y est assujetti Ă un renouvellement cyclique et infini, oĂč pĂ©riodes de destruction et de reconstruction se succĂšdent pour redonner naissance au mĂȘme Univers. Câest une renaissance et un retour Ă©ternel. Chaque cycle est une kalpa, schĂ©matiquement scindĂ©e en quatre Ăąges au sein desquels lâUnivers pĂ©riclite graduellement. Cette vision cyclique sera reportĂ©e Ă lâHomme dans le bouddhisme, Ă travers la croyance en la rĂ©incarnation. La vie de lâHomme, aux yeux du bouddhiste, est telle une kalpa, lui confĂ©rant lâimmortalitĂ© des premiers dieux occidentaux.
En Occident, prĂ©cisĂ©ment, le temps suit un ordre tout autre et tĂ©moigne dâune vision du monde bien diffĂ©rente. La tradition judĂ©o-chrĂ©tienne hĂ©rite elle-mĂȘme de vues mystiques plus anciennes, oĂč le temps pur est celui des dieux et divinitĂ©s. Les hommes connaissent une vie Ă©phĂ©mĂšre, limitĂ©e, un vĂ©ritable « nĂ©ant » au regard de lâimmortalitĂ©. La Bible prĂ©sente ainsi le temps comme une rĂ©vĂ©lation, car câest Dieu qui le crĂ©e et en offre lâ« usage » aux hommes. Bien quâen-dehors du temps, Dieu se joue des temps historiques pour intervenir dans la destinĂ©e des hommes, au moins par ses actions de grĂąces. La volontĂ© de Dieu sâexprime ainsi dans une dualitĂ© toute diffĂ©rente des croyances indiennes : le temps est complĂštement bornĂ© par la CrĂ©ation et lâApocalypse, et il est en mĂȘme temps considĂ©rĂ© comme universel, car dâorigine divine. Aussi comprend on que le temps chrĂ©tien, du point de vue de lâhomme, est un temps dâespĂ©rance, de promesse, de dĂ©livrance attendue : sa fin mĂȘme est un retour vers le divin[7]. Ă lâinverse, le temps intime de la culture hindouiste est un temps de la permanence et de lâintrospection, oĂč lâhomme Ă un autre rĂŽle Ă jouer dans sa destinĂ©e : il y subit en quelque sorte moins les affres du temps.
Ă une moindre Ă©chelle, chaque individu sâappuie sur sa culture historique du temps pour se dĂ©finir son propre temps psychologique. Nul doute que le pĂȘcheur, lâartisan et le cadre supĂ©rieur ne partagent pas exactement la mĂȘme notion de temps quotidien, car chaque perception est le fruit de ses exigences propres. Toutefois, les bases culturelles jouent un rĂŽle trĂšs important dans la perception globale du temps, en tant que rythme de vie.
Ăcrire un rĂ©cit, prĂ©dire le retour dâune comĂšte, lister une sĂ©rie de dates : chacune de ces actions est directement liĂ©e au temps. Pourtant, il y joue des rĂŽles divers. Il peut ĂȘtre essentiellement un repĂšre plus ou moins explicite, comme dans le rĂ©cit ou la liste de dates. Mais il peut Ă©galement ĂȘtre lâobjet dâĂ©tude de la connaissance. Dans tous les cas, il est essentiel de le quantifier pour lâaborder dans le dĂ©tail, que cette quantification soit figurĂ©e ou bien prĂ©cise et effective (rĂ©alisĂ©e avec un instrument de mesure). Il semble que le temps sâoffre Ă lâhomme dâabord comme un objet ambigu, dont la mesure permet de crĂ©er des repĂšres, mais pas de le dĂ©finir complĂštement. Les cultures asiatiques ont cultivĂ© le goĂ»t dâun temps mystique, Ă la fois fugace et perpĂ©tuel, illustrĂ© par exemple par le haĂŻku japonais : la notion de flux y est prĂ©pondĂ©rante. ParallĂšlement, des peuples dâAmĂ©rique du sud tels les Incas, ont privilĂ©giĂ© une dimension rituelle du temps, oĂč la discontinuitĂ© prĂ©vaut ; câest Ă©galement le cas dans la tradition musulmane. Pour autant, toutes ces approches reposent sur une mĂȘme sensation intime : il est donc plus Ă©vident encore que ce que lâhomme a connu du temps au fil de lâhistoire nâa pas Ă©tĂ© le temps pour lui-mĂȘme, mais quelque manifestation culturelle rendue possible par une singularitĂ© particuliĂšre du temps, qui se donne Ă nous par certains aspects seulement.
Toutes ces traditions « inconscientes » auront une influence non nĂ©gligeable sur les dĂ©veloppements du concept du temps, que ce soit en sciences ou en philosophie. Elles manifestent les croyances dâun peuple Ă une Ă©poque donnĂ©e, et la façon dont ces croyances traduisent par lâimaginaire le ressenti, lâexpĂ©rience. Plus la confrontation au temps sera fine et consciente, plus la conceptualisation du temps sera complexe : en effet, une caractĂ©ristique forte du temps dans les premiers Ăąges de rĂ©flexion Ă©tait son lien direct et exclusif avec le divin. Au fil des siĂšcles, ce lien deviendra plus distant et sera mĂȘme rejetĂ© par certains. (Ă dĂ©velopper.)
Les sociĂ©tĂ©s modernes et industrialisĂ©es modifient sensiblement le rapport culturel et traditionnel au temps. MĂȘme lĂ oĂč les mythes et la religion perdurent, le temps du quotidien subit les assauts de lâinstantanĂ© : mĂ©dias, nourriture, dĂ©placement⊠lâensemble des actes quotidiens sâaccĂ©lĂšre, de sorte que les contraintes du temps se font moins sentir â ou deviennent au contraire plus criantes quand les facilitĂ©s sâestompent. Quels que soient les avantages ou les pertes occasionnĂ©s par cette mutation parfois brutale, le temps culturel nâa jamais Ă©tĂ© et nâest pas le temps de lâĂ©conomie. La lenteur est une caractĂ©ristique fondamentale du rythme des sociĂ©tĂ©s humaines : il sâagit peut-ĂȘtre de la force dâinertie qui assure leur cohĂ©sion. Temps de la rĂ©flexion et temps de lâaction entre en concurrence et se distordent, jusquâĂ parfois faire Ă©clater les repĂšres psychologiques. Ainsi constate-t-on que les zones urbanisĂ©es, oĂč le temps personnel est trĂšs souvent sacrifiĂ© sur lâautel des contraintes (aller plus vite, Ă un autre rythme, et tout ce que cela prĂ©suppose et entraĂźne) sont les noyaux durs de la consommation de mĂ©dicaments du type psychotropes. Dans son dĂ©veloppement accĂ©lĂ©rĂ©, lâhumanitĂ© prend le risque dâaltĂ©rer durablement son rapport au temps. Mais, au juste, quel rapport entretient-elle avec le temps ?
Pour lâHomme, le temps est essentiellement un support, et Ă ce titre il est orientĂ© : il « coule » du passĂ© au futur. GrĂące au profond sentiment de durĂ©e, lâHomme peut agir, se souvenir, imaginer, mettre en perspective⊠si bien que le temps lui est essentiel, et par-là ⊠banal. Le niveau de complexitĂ© du rapport au temps est assez bien traduit par le langage, quoiquâimparfaitement : certaines cultures primitives ont peu de mots porteurs dâun sens temporel, et se situent essentiellement dans le prĂ©sent et le passĂ©. Pour les peuples anciens de MĂ©sopotamie, par exemple, le futur est « derriĂšre » et le passĂ©, connu, est placĂ© « devant ». DĂšs lors quâun peuple sâintĂ©resse Ă lâavenir, toutefois, cet ordre intuitif sâinverse : on attend du temps quâil nous apporte le moment suivant. Ce qui constitue une premiĂšre confusion entre temps et mouvement. La simplicitĂ© de ce rapport sâestompe rapidement : bientĂŽt, lâhomme essaye de se jouer du temps. « Perdre son temps » ou « prendre son temps », ou toutes autres expressions de quelque langue que se soit, traduisent la volontĂ© sĂ©culaire de gagner un contrĂŽle sur ce temps subi. Somme toute, câest encore dâune conception faussement spatiale quâil sâagit : pouvoir agir sur notre flĂšche du temps intime, la tendre, la distordre, lâinflĂ©chir. Mais le temps reste fidĂšle Ă lui-mĂȘme, et sa dimension rigide est Ă©galement exploitĂ©e avec tĂ©nacitĂ©, par la quĂȘte de la juste et prĂ©cise mesure. Quantifier, voilĂ une autre façon de dĂ©crire le temps qui fut engagĂ©e trĂšs tĂŽt. Bien que privilĂ©giĂ©e des sciences, elle nâen est pas moins source dâamalgames et de tromperie toujours renouvelĂ©es. Ainsi, compter le temps nâest pas le saisir en soi, car lâaction de compter le temps, prĂ©suppose du temps. Quel est donc ce « vrai » temps qui mesure le temps, celui invoquĂ© par la boutade « laisser le temps au temps » ? Cette question a laissĂ© muettes des gĂ©nĂ©rations entiĂšres de penseurs ; les disciplines modernes tentent dây rĂ©pondre en exhibant un temps pluriel, physique, biologique, psychologique, mais le temps de la vĂ©ritĂ© Ă©vidente ne semble pas encore venu.
Pour rĂ©flĂ©chir au concept du temps, lâhomme sâappuie sur son langage ; mais les mots sont trompeurs et ne nous disent pas ce quâest le temps â pire, ils viennent souvent nous dicter notre pensĂ©e et lâencombrer de prĂ©jugĂ©s sĂ©mantiques. La dimension paradoxale du langage temporel nâest pas trĂšs complexe : il suffit de sâattarder sur une simple expression courante comme « le temps qui passe trop vite » pour sâen rendre compte. Cette expression dĂ©signe un temps qui sâaccĂ©lĂ©rerait. Mais lâaccĂ©lĂ©ration, câest bien encore une position (spatiale) dĂ©rivĂ©e (deux fois) par rapport au temps : voilĂ que ressurgit le « temps-cadre » immuable ! Le temps nâest ni la durĂ©e, ni le mouvement : en clair, il nâest pas le phĂ©nomĂšne temporel. Ce nâest pas parce que des Ă©vĂšnements se rĂ©pĂštent que le temps est nĂ©cessairement cyclique. Cette prise de recul, distinction entre temps et phĂ©nomĂšne, sera relativement effective au cours de lâhistoire en sciences et peut-ĂȘtre moins en philosophie, parfois victime des apparences sĂ©mantiques.
Toutefois, en distinguant ainsi le temps et les Ă©vĂšnements portĂ©s par lui surgit une dualitĂ© embarrassante : dans quelle rĂ©alitĂ© placer ces phĂ©nomĂšnes qui surviennent, si ce nâest dans le temps lui-mĂȘme ? Le sage dira, dans le « cours du temps ». Cette scĂšne animĂ©e des phĂ©nomĂšnes est sĂ©duisante et juste, mais il faut prendre garde au piĂšge sĂ©mantique. Le cours du temps, câest ce que beaucoup ont figurĂ© dans leurs cahiers dâĂ©colier par la droite flĂ©chĂ©e : au-delĂ de lâamalgame trompeur avec le mouvement, il y a lâidĂ©e de la causalitĂ©, et aussi de la contrainte. Le cours du temps illustre la sensation de chronologie imposĂ©e, qui est une propriĂ©tĂ© du temps pour lui-mĂȘme. Rien ici nâindique encore lâidĂ©e de changement ou de variation. Il sâagit vĂ©ritablement dâun cadre, du Chronos â du devenir rendu possible par Kronos. Lâhomme, pour sa part, devient, et les phĂ©nomĂšnes, eux, surviennent. Câest lĂ lâaffaire de la flĂšche du temps, qui modĂ©lise les transformations au cours du temps, ou plutĂŽt, « au cours du cours du temps ». Elle est une propriĂ©tĂ© des phĂ©nomĂšnes.
Ces deux notions sont importantes et non intuitives â elles sont mĂ©langĂ©es et brouillĂ©es par le langage en un seul et mĂȘme tout, une fausse idĂ©e premiĂšre du temps. La science, notamment, sâest appuyĂ©e sur elles pour Ă©difier plusieurs visions successives du temps au fil de ses progrĂšs.
Lâinstant est le produit de la projection du prĂ©sent dans la sĂ©rie successive des temps, câest-Ă -dire que chaque instant correspond Ă un prĂ©sent rĂ©volu. Le prĂ©sent lui-mĂȘme est cependant Ă son tour (en retour?) une abstraction, puisque nous ne vivons jamais un prĂ©sent pur, rĂ©duit Ă une durĂ©e nulle. Le passĂ© est lâaccumulation, ou plutĂŽt lâorganisation des temps antĂ©rieurs, selon des rapports chronologiques (succession) et chronomĂ©triques (les durĂ©es relatives). Le futur est lâensemble des prĂ©sents Ă venir. Seuls les contenus Ă venir, les Ă©vĂ©nements futurs, sont susceptibles dâĂȘtre encore modifiĂ©s. Câest ce qui fait que lâavenir nâest pas encore.
Le temps suppose le changement, mais ces changements ne peuvent ĂȘtre intĂ©grĂ©s dans la pensĂ©e dâun objet que si lâon pose sous ces changements une substance. Les Grecs, contrairement aux HĂ©breux, Ă©taient Ă©trangers Ă lâidĂ©e de crĂ©ation. Le cosmos avait toujours existĂ©, le temps Ă©tait insĂ©parable des cycles astronomiques, la matiĂšre, sous-jacente aux formes, Ă©tait Ă©ternelle et incréée. Si les formes Ă©taient elles aussi Ă©ternelles, lâinformation Ă©tait fugitive, du moins en ce qui concerne le monde physique dans lequel vivent les hommes, par opposition au ciel. « ĂphĂ©mĂšre » est le mot quâutilisaient les Grecs pour parler de la condition des hommes. Les hommes apparaissent pour disparaĂźtre, « comme des ombres ou des fumĂ©es » Ă©crit Jean-Pierre Vernant. Ils manquent de consistance, dâĂȘtre. Ătymologiquement, en effet, est Ă©phĂ©mĂšre ce qui ne dure quâun jour et se fane aussitĂŽt dans la mort et lâoubli. Ă dĂ©faut de gagner lâĂ©ternitĂ©, rĂ©servĂ©e aux dieux, les anciens souhaitaient sans doute gagner de la permanence. Contrairement Ă lâĂternitĂ©, la permanence nâest pas hors du temps. Est permanent au sens le plus fort du terme ce qui durera toujours, voire ce qui a Ă©galement toujours existĂ©. Ă premiĂšre vue, la permanence se confond donc avec le temps lui-mĂȘme. « La permanence exprime en gĂ©nĂ©ral le temps, comme le corrĂ©latif constant de toute existence des phĂ©nomĂšnes, de tout changement et de toute simultanĂ©itĂ©. En effet, le changement concerne non pas le temps lui-mĂȘme, mais seulement les phĂ©nomĂšnes dans le temps » Ă©crit Kant. En un sens plus faible du mot, est permanent ce que nous avons « toujours » vu et que nous verrons peut-ĂȘtre « toujours ». « OĂč Ă©tais-tu quand je fondais la terre ? » rĂ©pond lâĂternel Ă Job. La permanence est ainsi lâattribut premier de ce que nous pouvons habiter, de tout ce qui nous permet dâorganiser notre existence et de lui donner sens. Câest ce que nous appelons le monde, ce qui constitue notre univers. Il sâagit non seulement dâun cadre physique ou institutionnel, mais aussi de la continuitĂ© dâune civilisation ou encore de valeurs et de reprĂ©sentations qui nous semblent aller de soi. Tous ces Ă©lĂ©ments forment la permanence en tant que soi.
Comme le remarque Hannah Arendt, la distinction que fait Aristote entre la fabrication et lâaction doit ĂȘtre rattachĂ©e Ă la fugacitĂ© de lâexistence humaine. La chose fabriquĂ©e est bien le produit dâune activitĂ© humaine, mais elle lui survit, elle sâintĂšgre dĂšs quâelle est fabriquĂ©e Ă ce monde que nous habitons. En revanche, lâaction, aussi admirable soit-elle, est Ă©minemment passagĂšre. Seulement, il en va au fond de mĂȘme pour la vie toute entiĂšre. Le temps semble nous Ă©craser complĂštement, se jouer de notre destinĂ©e. Ă lire Ăpicure, il nây a cependant pas dâincompatibilitĂ© entre le caractĂšre fugace de notre existence et le bonheur. Lorsque notre vie sâachĂšve, nous avons le privilĂšge de la reprendre comme un tout. Peu importe sâil ne restera rien de nous aprĂšs notre mort : nous nâen souffrirons pas plus que de ne pas avoir Ă©tĂ© avant de naĂźtre. Le vieillard doit savoir jouir du rĂ©cit de sa propre vie, lorsquâelle a Ă©tĂ© rĂ©ussie. « Ce nâest pas le jeune homme qui doit ĂȘtre considĂ©rĂ© comme parfaitement heureux, mais le vieillard qui a vĂ©cu une belle vie. Car le premier est encore souvent exposĂ© aux vicissitudes de la fortune, tandis que le dernier se trouve dans la vieillesse comme dans un port oĂč il a pu mettre Ă lâabri ses biens. »
Rattacher Ă©troitement lâexistence humaine au rĂ©cit nous aide Ă ne pas confondre la durĂ©e avec le nĂ©ant, ni avec lâinstant. La durĂ©e est la condition du dĂ©ploiement dâune histoire. Elle suppose lâĂ©coulement du temps, et cet Ă©coulement lui-mĂȘme demeure, tandis que lâon ne peut pas se reprĂ©senter lâinstant pur, infiniment bref, sinon en en faisant une sorte de clichĂ© photographique immobile, hors du temps : il sâagit-lĂ de construire de lâĂ©ternitĂ©, en quelque sorte ! Pourtant, note Henri Dilberman, la mort est davantage quâune simple limitation. Par exemple, la limite spatiale nâabolit pas lâespace quâelle enferme. En revanche, ma vie passĂ©e nâexiste encore que si je me la rappelle. La mort est prĂ©cisĂ©ment lâoubli, et donc lâanĂ©antissement de ce que je fus. Vladimir JankĂ©lĂ©vitch rappelle cependant que nous avons tous ce viatique mĂ©lancolique pour lâĂ©ternitĂ© : Ă dĂ©faut dâĂȘtre toujours, rien ne fera que nous nâayons pas Ă©tĂ©. « Lâavoir Ă©tĂ© » est une forme spectrale de lâĂȘtre que nous avons Ă©tĂ©, le devenir fantomatique de notre passĂ©. En faire un ĂȘtre, lui donner une rĂ©alitĂ©, cĂ©der Ă son attrait, câest confondre lâespace et le temps. En effet, oĂč serait cet ĂȘtre que nous ne sommes dĂ©jĂ plus ? Nulle part, sinon dans la mĂ©moire des autres et leurs rĂ©cits.
Si Ăpicure ne se souciait guĂšre de ne bientĂŽt plus ĂȘtre, son cas est exceptionnel, Ă©crit Arendt. Les Grecs ont cherchĂ© Ă immortaliser leurs actions par la gloire, dont la condition Ă©tait une vie brĂšve, mais hĂ©roĂŻque. Ils Ă©taient hantĂ©s, rappelle-t-elle, par le dicton qui voulait que nul ne passe pour heureux avant dâĂȘtre mort : en effet rien ne nous garantit que nous ne finirons pas notre vie de façon ignominieuse. Seuls ceux qui nous survivront pourront dire si notre vie a Ă©tĂ© ou non rĂ©ussie, car eux seuls pourront la considĂ©rer comme un tout, la raconter et en tirer la leçon.
Le rĂ©cit permettrait de conjurer lâimpermanence que le temps confĂšre Ă lâexistence. Ă lire les paradoxes de Sextus Empiricus, la dimension temporelle des Ă©tants permet de tous les nier, ainsi que les savoirs qui prĂ©tendent porter sur eux. Augustin reprendra les thĂšmes sceptiques, mais pour en faire lâinstrument de la foi ! Ce qui a Ă©tĂ© nâest plus, ce qui sera nâest pas encore, le prĂ©sent nâest que la limite de ces deux nĂ©ants. Le temps est moins une dimension, ou un cadre, de lâĂȘtre que sa nĂ©gation. Saint Augustin, se posait avant tout la question de lâutilitĂ© du temps pour les hommes. Il constate que la connaissance du temps nous Ă©chappe, mais câest lĂ lâĆuvre de Dieu : seul lâhomme bon saura transcender le temps subi, au cotĂ© de Dieu, aprĂšs sa mort. Aussi Saint Augustin insiste-t-il sur des notions plus anthropocentriques portĂ©es par le temps religieux. Le temps nâest que dans la mesure oĂč il est prĂ©sent. Le prĂ©sent du passĂ©, câest la mĂ©moire, le prĂ©sent de lâavenir, câest lâattente, le prĂ©sent du prĂ©sent, câest la perception. Le temps nâest plus dĂ©fini comme mesure du mouvement cosmique, mais comme entitĂ© psychologique. Câest une distension, vraisemblablement une distension de lâĂąme (distentio animi). Câest lĂ Ă la fois subjectiviser le temps et le renvoyer Ă Dieu, sa rĂ©vĂ©lation, son mystĂšre. Le chrĂ©tien doit user avec justesse et piĂ©tĂ© du temps quâil lui est accordĂ© pour enrichir sa finitude, et se porter vers le Christ dans un mouvement dâespoir.
Le temps est, par exemple pour Newton, un flux continu. Quâest-ce que ce terme de « continu » signifie au juste vis-Ă -vis du temps ? Comme bien souvent, lâanalogie avec le mouvement â largement exploitĂ©e par les philosophes de toutes Ă©poques, Ă divers degrĂ©s dâabstractions â permet de donner un premier Ă©clairage au concept du temps.
La continuitĂ© dâun mouvement nâest pas une chose facile Ă imaginer. ZĂ©non, dans ses cĂ©lĂšbres paradoxes, avait mis au jour la dualitĂ© entre le mouvement fini et le temps infini du parcours. En effet, la premiĂšre intuition du mouvement est celle dâune transition spatiale, continuelle, entre deux points de lâespace sĂ©parĂ©s par dâinfinies positions intermĂ©diaires. De maniĂšre analogue Ă la suite infinie des divisions entiĂšres[8], lâespace semble ĂȘtre un continuum infini. Pourtant, les mouvements perçus par nos sens sâeffectuent bel et bien en un temps fini ! De sorte quâon a du mal Ă imaginer comment une infinitĂ© de positions peut ĂȘtre parcourue en une durĂ©e limitĂ©e. Imaginer des bonds dans un espace de points sĂ©parĂ©s par du vide pour dĂ©finir le mouvement, comme lâont fait les pythagoriciens, nâest pas satisfaisant, car cela conduirait par exemple Ă admettre une vitesse uniforme pour tous les mouvements. Un mouvement plus lent serait un mouvement plus long, et un mouvement moins rapide, un mouvement plus court. On peut, pour dresser un premier Ă©tat des lieux, conclure avec Russell que « la continuitĂ© du mouvement ne peut consister dans lâoccupation par un corps de positions consĂ©cutives Ă des dates consĂ©cutives. »[9]
Tout le problĂšme du temps, et de lâespace, repose ici sur la difficultĂ© Ă imaginer des grandeurs infinitĂ©simales. Il ne sâagit pas dâune lacune : câest que prĂ©cisĂ©ment, il nây a pas de distances infinitĂ©simales, mais une infinitĂ© de distances finies. Pour rĂ©soudre le paradoxe du mouvement dans lâespace, il faut imaginer que le temps est Ă©galement conceptualisable de façon analogue : il existe une infinitĂ© de durĂ©es finies dans le parcours dâun mouvement, mais aucune « durĂ©e infinie ». Si on imagine couper une distance finie en deux, puis lâune de ses moitiĂ©s en deux, et cela indĂ©finiment, il en ressort que plus la distance est petite (et finie), plus la durĂ©e nĂ©cessaire Ă son parcours sera courte (et toujours finie). La progression des sĂ©ries de termes infinis, les sĂ©ries mathĂ©matiques compactes, illustre ce mĂ©canisme de pensĂ©e. Il nâest pas important ici de savoir si cette modĂ©lisation correspond exactement Ă la rĂ©alitĂ© physique du monde : il suffit pour avancer quâelle lâillustre fidĂšlement, quâelle la traduise correctement. Une infinitĂ© de grandeur finies, donc, pour finir : cela ressemble Ă un cercle vicieux.
Le raisonnement de la sĂ©rie compacte est le plus simple quâon puisse imaginer et qui corresponde de prĂšs Ă lâexpĂ©rience. Il conduit directement Ă penser quâil faut considĂ©rer en dernier ressort, au moins thĂ©oriquement, des instants sans durĂ©e, supports des moments et des durĂ©es, et par-lĂ du temps tout entier. Cette philosophie, rattachĂ©e Ă la pensĂ©e scientifique moderne mais qui ne lui est pas exclusive, nâa pas fait lâunanimitĂ©. Ainsi Bergson dĂ©fendait-il lâidĂ©e dâun mouvement et dâun temps indivisibles, irrĂ©ductibles Ă une sĂ©rie dâĂ©tats. En effet, la perception est impensable si on nâadmet pas que je perçois le passĂ© dans le prĂ©sent, ce qui vient dâarriver dans ce qui persiste. Lâinstant pur est donc une abstraction, une vue de lâesprit. PoussĂ©e Ă bout, cette doctrine sâoppose pourtant Ă lâexpĂ©rience quotidienne, dans la droite ligne de la vision pythagoricienne du monde. Nous pouvons considĂ©rer une ligne, une aire ou un volume comme un groupe infini de points, lâessentiel est que nous ne pouvons pas en atteindre tous les points, les Ă©numĂ©rer, les compter, en un temps fini â par exemple, la division successive en moitiĂ©s Ă©gales dâune distance peut bien ĂȘtre rĂ©pĂ©tĂ©e Ă lâinfini : il est dĂšs lors impossible dâarriver Ă une quelconque fin dans cette Ă©numĂ©ration de divisions.
La connaissance du temps gagne en prĂ©cision par ces remarques tirĂ©es de la thĂ©orie mathĂ©matique de lâespace, car pour lâhomme, il est facile de mĂ©langer temps, infini, Ă©ternité⊠en une seule et mĂȘme idĂ©e floue. Kant, pour qui le temps Ă©tait une forme a priori de lâintuition (interne), et non pas un concept, distinguait illimation du temps et infinitĂ© : « Il faut que la reprĂ©sentation originaire de temps soit donnĂ©e comme illimitĂ©e. »[10] Le temps nâest pas en soi infini, mais câest quâil nâexiste pas en soi. Il nâa pas non plus de commencement. Nous percevons toujours un instant antĂ©rieur, mais câest nous qui introduisons dans lâexpĂ©rience cette rĂ©gression. Le temps nâest donc ni infini ni fini, parce quâil nâest pas un ĂȘtre mais une forme de notre propre intuition. Les choses en soi ne sont ni dans le temps ni dans lâespace. Si on jauge lâidĂ©e du temps par nos impressions, il nous semble quâil est parfois fugace, mais tout aussi bien interminable ; il est Ă©vident et en mĂȘme temps insaisissable, comme le notait Saint Augustin : chacun a fait lâexpĂ©rience de ces contradictions dâapparence. Elles sont amplifiĂ©es par le langage, qui par le mot « temps » dĂ©signe tout et son contraire. Mais connaĂźtre le caractĂšre dâinfini du temps, câest bien dĂ©jĂ connaĂźtre le temps tel quâil nous vient â et chercher une vĂ©ritĂ© transcendantale au-delĂ de cette notion dâinfini est peut-ĂȘtre bien tout Ă fait vain. Il ne suffirait pas de conclure que lâinfini caractĂ©rise le temps de façon essentielle, car on nâa pas meilleure connaissance de lâinfini⊠et le concept dâinfini nâest pas celui de temps ! En revenant au problĂšme de lâinfini dans lâespace, on peut constater que « de ZĂ©non Ă Bergson, [une longue lignĂ©e de philosophes] ont basĂ© une grande part de leur mĂ©taphysique sur la prĂ©tendue impossibilitĂ© de collections infinies. »[9] Pourtant, on sait depuis Euclide et sa gĂ©omĂ©trie que des nombres expriment des grandeurs dites « incommensurables » (les nombres irrationnels, formalisant une idĂ©e qui fut fatale Ă la philosophie des pythagoriciens pour laquelle tout, dans le monde, Ă©tait nombre â entier). Certains Ă©lĂ©ments rĂ©sistent, en effet, Ă la simple mesure, et se placent sur un autre plan. Quâen est-il du temps et de lâidĂ©e de lâincommensurable ? La mesure du temps peut-elle nous donner les clĂ©s de la comprĂ©hension du temps, comme nous lâespĂ©rons depuis les temps les plus anciens ?
Un retour Ă ZĂ©non peut donner quelque indice de rĂ©flexion. Ses paradoxes, qui touchent aussi au temps, reposent sur plusieurs axiomes â principalement la croyance en un nombre fini dâĂ©tats finis pour caractĂ©riser les phĂ©nomĂšnes, que ce soit en termes dâespace ou de temps : nombre finis de points dans lâespace, etc. Ces paradoxes mĂšnent Ă plusieurs « solutions » mĂ©taphysiques : on peut rejeter la rĂ©alitĂ© de lâespace et/ou du temps (ZĂ©non semble lâavoir fait, au moins pour le temps et en thĂ©orie, de sorte quâil Ă©tait en quelque sorte pris Ă son propre piĂšge) ; on peut aussi dĂ©cider de sâen tenir aux prĂ©misses de ZĂ©non et considĂ©rer que le temps est absolu et indivisible, comme chez Bergson, avec les difficultĂ©s de retour Ă lâexpĂ©rience quâon sait et qui ont entraĂźnĂ© la chute de la mĂ©canique classique. On peut enfin considĂ©rer que les bases mĂȘmes des paradoxes sont fausses, et Ă©tudier la possibilitĂ© de collections infinies, comme on lâa Ă©galement vu avec les sĂ©ries compactes. Russell expose lâerreur de raisonnement qui caractĂ©rise selon lui la doctrine kantienne, mais qui ne lui est pas exclusive. Kant ne voulait pas admettre la possibilitĂ© dâun infini en acte, il assimilait lâinfinitĂ© Ă une rĂ©gression illimitĂ©e. Lâinfini nâĂ©tait quâen puissance, et supposait un sujet. Ainsi, les nombres naturels sont infinis, mais seulement en ce sens que le sujet ne parvient jamais au plus grand des entiers. Selon une des branches de lâantinomie kantienne, qui ne saurait ĂȘtre confondue avec la solution kantienne elle-mĂȘme, le passĂ© doit avoir un commencement dans le temps, car, selon lâautre branche de la mĂȘme antinomie, en supposant le temps infini, comment serions-nous arrivĂ©s jusquâĂ aujourdâhui ? Un temps infini nâaurait pu en effet sâĂ©couler tout entier. Certes, de façon analogue, le futur est bornĂ© par lâinstant prĂ©sent, et sâĂ©tend sur le cours du temps, mais cela ne pose aucun problĂšme Ă Kant, car la question de lâavenir nâest pas symĂ©trique de celle du passĂ©. Lâavenir nâest pas encore. Son infinitĂ© est « en puissance », et non pas en acte. Lâavenir est illimitĂ©, mais pas infini en acte. Le tour de force de Kant sera dâappliquer ce raisonnement au passĂ© lui-mĂȘme. Câest le sujet qui rĂ©gresse toujours vers un passĂ© antĂ©rieur, afin dâexpliquer le prĂ©sent. La sĂ©rie nâexiste pas en soi, elle exprime la nature de notre perception. Câest nous qui portons avec nous la forme du temps, elle nâest pas une dimension de lâĂtre en soi, par ailleurs inconnaissable.
On peut du moins rĂ©pondre Ă un aspect du problĂšme de lâinfinitĂ© du temps, en laissant de cĂŽtĂ© la question de lâĂ©coulement du temps, et en lâassimilant Ă lâespace. Est-il impossible quâune collection dâĂ©tats en nombre infini soit complĂšte, comme le suggĂšre la tradition philosophique Ă la suite de ZĂ©non ? On peut rĂ©pondre par la nĂ©gative par un argument simple qui dĂ©coule des suites mathĂ©matiques compactes, mais qui se retrouve tout aussi bien en philosophie. Le point dĂ©cisif est quâune suite infinie peut ĂȘtre bornĂ©e, comme lâexamen attentif du passĂ©, du prĂ©sent et du futur nous en donne lâindice. Elle connaĂźt un dĂ©but, et aucune fin, mais il existe des valeurs supĂ©rieures Ă elle. Ainsi, lâunitĂ© est supĂ©rieure Ă une infinitĂ© de fractions entiĂšres qui lui sont toutes infĂ©rieures[11]. Cette somme a un nombre infini de termes, et pourtant la voilĂ bien ancrĂ©e dans un cadre discret.
Câest que compter les durĂ©es ne permettra jamais de saisir le temps comme un ensemble, tout comme compter les Ă©lĂ©ments un Ă un dâune sĂ©rie de termes en nombre infini ne permettra jamais dâen saisir lâidĂ©e essentielle. Ainsi, le temps est dĂ©pendant dâautres aspects dont nous avons Ă©galement conscience, et câest sa relation avec lâespace et la matiĂšre qui constitue lâenveloppe « ontologique » de notre Univers. Cette doctrine mĂ©taphysique sâaccorde bien avec la thĂ©orie de la relativitĂ©, qui a bouleversĂ© lâidĂ©e mĂ©taphysique du temps, car elle suggĂšre que le temps est une propriĂ©tĂ© de lâunivers, et non son cadre. Lâespace-temps nâest pas une notion seulement scientifique, loin de lĂ . Cette vision du monde nâest en fait pas fondamentalement opposĂ©e Ă celles qui prĂ©valaient chez Kant ou chez Newton : il sâagit au juste de replacer le temps Ă son niveau, de lui redonner une consistance propre. Si le temps est mieux dĂ©crit et compris au terme de ces progressions, il nâest toutefois toujours pas connu essentiellement.
Le temps de la science renvoie largement Ă sa conceptualisation philosophique, Ă la fois du fait des questionnements que lâĂ©tude rationnelle suscite, mais aussi par les progrĂšs quâelle apporte : progrĂšs dans la mesure, progrĂšs dans la perception. Sâil est vrai que lâessentiel du rapport scientifique au temps rĂ©side dans sa reprĂ©sentation â que les scientifiques souhaitent toujours mieux adaptĂ©e et plus prĂ©cise â lâhistoire de la « dimension temps » apprend beaucoup sur lâessence du temps. Le soucis de lui confĂ©rer une objectivitĂ© propre a amenĂ© les scientifiques de toutes Ă©poques Ă considĂ©rer son Ă©tude avec beaucoup de pragmatisme ; cependant, du temps « instantanĂ© » de la mĂ©canique classique au temps dĂ©pendant et paramĂ©trĂ© de la ThĂ©orie de la relativitĂ©, câest une vĂ©ritable rĂ©volution par distanciation qui sâest produite dans le champ scientifique. La thermodynamique, par ailleurs, met en exergue la notion essentielle de « flĂšche du temps » telle quâelle transparaĂźt en physique comme en biologie. Selon Ilya Prigogine, il doit y avoir deux sortes de temps: le temps rĂ©versible des physiciens et le temps irrĂ©versible (flĂšche du temps) de la thermodynamique (et de la biologie).
Le temps historique est découpé en trois périodes :
Le temps est un paramĂštre essentiel en informatique. En effet, les traitements informatiques nĂ©cessitent du temps, Ă la fois pour les traitements dâaccĂšs aux donnĂ©es (entrĂ©es/sorties, input/output ou I/O), et pour le traitement des calculs et mises en forme des donnĂ©es (temps CPU, control process unit). Les ressources informatiques nĂ©cessaires sont une combinaison de ces deux types de traitement.
En informatique scientifique, les traitements prépondérants sont les temps de calcul. Les accÚs sont limités à la recherche des paramÚtres des calculs.
En informatique de gestion, les traitements prĂ©pondĂ©rants sont les traitements dâaccĂšs, autrement dit les entrĂ©es/sorties. Les temps de calcul (CPU) sont le plus souvent limitĂ©s, sauf pour les traitements de fin de mois qui portent souvent sur des volumes importants (comptabilitĂ©), ainsi que les sauvegardes.
En informatique industrielle et en informatique dite embarquée, les traitements sont essentiellement exécutés en systÚme temps réel.
En informatique de gestion, on avait coutume de distinguer les traitements par lots ((en)batch, ou rĂ©ponse diffĂ©rĂ©e, Rd en initiales) et les traitements en temps rĂ©el (ou teleprocessing, ou TP en initiales, ou rĂ©ponse instantanĂ©e, ou Ri en initiales), selon que le traitement Ă©tait rĂ©alisĂ© un certain temps aprĂšs la saisie des donnĂ©es, ou immĂ©diatement aprĂšs la saisie Ă lâĂ©cran.
Avant lâapparition de lâinformatique moderne, Ă lâĂ©poque de la mĂ©canographie en particulier, les techniques disponibles ne permettaient dâexĂ©cuter les traitements quâen batch, en utilisant les cartes perforĂ©es. Lâapparition des ordinateurs modernes multi-tĂąches a dâabord autorisĂ© le traitement simultanĂ© de plusieurs tĂąches diffĂ©rentes sur le mĂȘme ordinateur, puis le traitement en temps rĂ©el avec saisie sur un clavier couplĂ© Ă un moniteur permettant dâafficher les donnĂ©es saisies, puis le rĂ©sultat du traitement. Les terminaux dits passifs, exclusivement employĂ©s jusque dans les annĂ©es 1990, avant lâapparition des micro-ordinateurs, nĂ©cessitaient dâeffectuer les traitements en temps rĂ©el sur un ordinateur distant (mainframe, ordinateur sous Unix). Lâapparition des micro-ordinateurs a permis dâexĂ©cuter certains traitements sur le poste de travail de lâutilisateur, donc en thĂ©orie de limiter la part du temps dâaccĂšs dĂ» aux communications Ă distance.
Les traitements par lots les plus courants sont les traitements comptables, le calcul de la paye, les traitements dâinterfaçage, les contrĂŽles complexes, les sauvegardes. Ils sont gĂ©nĂ©ralement effectuĂ©s pĂ©riodiquement. Les pĂ©riodes de traitement peuvent ĂȘtre journaliĂšres, mensuelles, annuelles, ou quelquefois hebdomadaires.
Dans le client/serveur, le temps de traitement temps rĂ©el dĂ©pend du temps de traitement sur le micro-ordinateur, du temps de cheminement des informations sur le rĂ©seau (local/LAN ou grande distance/WAN), et du temps de traitement sur lâordinateur central. Les temps de traitement sont largement dĂ©pendants de la puissance de calcul et surtout de la mĂ©moire disponible dans lâordinateur. Les temps de cheminement sur le rĂ©seau sont dĂ©pendants de la capacitĂ© de la ligne.
Aujourdâhui, la distinction traditionnelle entre le temps rĂ©el et le batch tend Ă Ă©voluer : les possibilitĂ©s techniques (mĂ©moire, capacitĂ©s de stockage, capacitĂ© des lignes tĂ©lĂ©coms) ont radicalement changĂ© la donne. La notation Ri/Rd (rĂ©ponse instantanĂ©e/diffĂ©rĂ©e) issue des mĂ©thodologies de conception (MERISE) nâa plus autant dâintĂ©rĂȘt. Le choix entre temps rĂ©el et batch est le plus souvent imposĂ© par le progiciel (ERP). Le caractĂšre discriminant du choix entre le temps rĂ©el et le batch nâest plus le mĂȘme. Pendant longtemps, les capacitĂ©s techniques dictaient le choix du mode de traitement. Le traitement batch reste nĂ©cessaire pour les traitements volumineux ou nĂ©cessitant des contrĂŽles impossibles Ă effectuer en temps rĂ©el. On parle souvent aussi de traitements synchrones ou asynchrones.
Les traitements effectuĂ©s sur le web sont par nature exĂ©cutĂ©s en systĂšme temps rĂ©el, et Ă distance. Les contraintes de mise en cohĂ©rence des informations saisies subsistent, afin que ces informations soient conformes aux rĂ©fĂ©rentiels mĂ©tiers, aux rĂ©fĂ©rentiels comptables et aux lĂ©gislations de plus en plus nombreuses. Ces contraintes sâexpriment dâune façon plus complexe encore, et peuvent ĂȘtre gĂ©rĂ©es non plus par des contrĂŽles effectuĂ©s a posteriori dans chaque application, mais par la constitution de rĂ©fĂ©rentiels ou de normes, et par la gestion de donnĂ©es et de documents en communautĂ©s (forums, groupwares, espaces de travail partagĂ©sâŠ).
Dans le web, la logique de traitement en temps rĂ©el avec des partenaires nĂ©cessite de plus en plus dâassurer lâinteropĂ©rabilitĂ© entre les domaines de lâentreprise. Cette interopĂ©rabilitĂ© est assurĂ©e, dans les langages de balisage, par lâintermĂ©diaire de donnĂ©es spĂ©ciales (mĂ©tadonnĂ©es), parmi lesquelles on trouve la date.
La vision moderne du temps est donc paradoxalement Ă la fois plus anthropocentrique et plus distante de lâhomme que celles qui prĂ©valaient jusquâĂ Newton. Il fallait, des Anciens grecs jusquâĂ Kant, dĂ©cider si le temps Ă©tait dans ou hors de nous, mais toujours de notre point de vue : voilĂ que la science propose un temps existant pour lui-mĂȘme ! Mais ce temps-lĂ est dĂ©pendant dâautres rĂ©alitĂ©s, au premier rang desquelles lâespace et la matiĂšre â et nous vivons prĂ©cisĂ©ment dans lâespace, par la matiĂšre. Le temps nous est donc viscĂ©ralement acquis mais en partie masquĂ©. Par les exemples de flĂšches du temps, on rĂ©alise Ă©galement plus aisĂ©ment pourquoi notre comprĂ©hension intuitive du temps est orientĂ©e, du passĂ© au futur. Toutefois, lĂ oĂč la science a fait du temps un Ă©lĂ©ment crĂ©ateur, lâhomme continue de subir le temps et son ambiguĂŻtĂ©, en victime malheureuse du solipsisme.
De fait, dâanthropocentrique le temps dĂ©rive dans la pensĂ©e de certains modernes sur le terrain de lâanthropomorphisme. LâHomme a dĂ©finitivement une vision schĂ©matique du temps, entre passĂ©, prĂ©sent et avenir : les raisons en sont maintenant connues. Mais si on comprend pourquoi notre conscience nous dicte une telle reprĂ©sentation face Ă lâexpĂ©rience, il est plus crucial de se demander pourquoi le temps se prĂ©sente Ă nous sous le jour de la flĂšche du temps. Lorsque nous donnons au temps lâimage dâune droite flĂ©chĂ©e, câest son cours que nous reprĂ©sentons. En barrant cette droite dâune perpendiculaire pour marquer lâinstant prĂ©sent, cloisonnant passĂ© et futur dans deux compartiments psychologiquement hermĂ©tiques, nous reprĂ©sentons le devenir. Pourtant, le prĂ©sent est fixe, par dĂ©finition. Lâinstant prĂ©sent nâappelle rien dâautre que lui-mĂȘme, mais le voilĂ dĂ©jĂ chassĂ© par un autre moment, qui le remplace aussitĂŽt. Sur la droite flĂ©chĂ©e du temps, la barre du prĂ©sent se dĂ©place malgrĂ© elle : quel est ce moteur du temps ? Une approche parmi dâautres, qui vient en contradiction des plus rĂ©centes conclusions dâorigines scientifiques (du champs de la science Physique, au moins), place lâHomme comme machiniste involontaire de la chronologie[12]. Si on considĂšre que le temps est le cadre ultime de la rĂ©alitĂ©, prĂ©-existant Ă toutes choses, alors nous nous faisons en effet une fausse idĂ©e de lui, en lui attribuant notre propre mouvement historique. Immuable, « rampant en lui » pour rattraper un avenir dĂ©jĂ Ă©crit, nous sommes les consciences malmenĂ©es dâun dĂ©terminisme complet. Ătrangement, cette vision se rapproche de celle dâEddington, qui introduisit en 1928 le terme de « flĂšche du temps » â câest quâil prĂ©senta lâidĂ©e sous un jour bien diffĂ©rent de son acception actuelle, et peut-ĂȘtre, dans une certaine confusion conceptuelle entre cours et flĂšche du temps.
On peut tout aussi bien prendre le contre-pied de cette doctrine, en prĂ©textant que rien nâindique que le temps « pur » doive se penser en termes de prĂ©sent, de passĂ© et dâavenir. Si le temps en soi est une sorte dâĂ©ventail dĂ©ployĂ©, de film dont les images successives sont en rĂ©alitĂ© juxtaposĂ©es sur la bobine, ce nâest plus le temps, câest lâespace. Et si je rampe vers lâavenir, je suis quant Ă moi dans le temps. Le temps existe bien, au moins en moi, il nâest pas quâune illusion. Ou bien faut-il supposer que je passe dâun Ă©tat Ă©ternel de moi-mĂȘme Ă un autre, tout en ayant lâillusion que sous le pont Mirabeau tout sâĂ©coule et je demeure ? Mais quel est ce Je qui transite ainsi dâun Ă©tat de moi-mĂȘme Ă un autre ? Je suis pour lâavenir, je me porte en avant vers lui, mĂȘme sâil existe dĂ©jĂ de toute Ă©ternitĂ©. Ou encore, pourquoi celui que jâĂ©tais hier, sâil existe toujours dans le passĂ© spatialisĂ©, nâest-il pas encore moi ? Comment le relais sâest-il fait de lâun Ă lâautre, sinon dans la durĂ©e, ce temps vĂ©cu rebelle selon Bergson Ă la spatialisation ? Pourquoi ne pas admettre alors que le cosmos soit portĂ© par le mĂȘme mouvement ? Il est vrai quâen procĂ©dant ainsi, on attribue au temps une marche en avant qui nâest peut-ĂȘtre quâun dĂ©veloppement cognitif propre Ă lâhumain et Ă sa finitude. Il serait donc prĂ©somptueux de vouloir trancher ici la question de la nature du temps. Sur la base de lâ« Histoire » informelle du temps, chaque conscience peut dĂ©cider de se ranger Ă lâune ou lâautre des reprĂ©sentations du monde, ou prolonger la rĂ©flexion sur lâambiguĂŻtĂ© toujours renouvelĂ©e du concept du temps.
La crĂ©ation artistique peut ĂȘtre assimilĂ©e Ă la synthĂšse de la fabrication et de lâaction au sens dâAristote, câest-Ă -dire, dans le vocabulaire de Wilhelm von Humboldt, de lâĂ©nergie crĂ©atrice (energeia en grec) et du produit (ergon). ApprĂ©cier une Ćuvre dâart, câest Ă la fois la considĂ©rer comme une rĂ©alitĂ© distincte de lâartiste, possĂ©dant lâambiguĂŻtĂ© des choses, et y retrouver la puissance vivante de lâimagination, des sentiments, dâune vision du monde. LâĆuvre confĂšre la permanence de la chose Ă la fugacitĂ© de lâinspiration et du geste de lâartiste. Cette tension entre Apollon et Dionysos se retrouve dans la rivalitĂ© du classicisme et du romantisme, ou encore du formalisme et de lâexpressionnisme. Dans un clin dâĆil Ă Bichat, AndrĂ© Malraux dĂ©finissait la culture toute entiĂšre comme lâensemble des formes qui rĂ©sistent Ă la mort. Ă vrai dire, remarque Jean-Paul Sartre, si lâĆuvre dâart survit en effet Ă lâartiste, on ne saurait la confondre avec une chose, câest-Ă -dire une rĂ©alitĂ© qui demeure indĂ©pendamment de lâimagination humaine. Câest parce que nous contemplons un tableau quâil est davantage que des pigments Ă©talĂ©s sur une toile.
Certaines cultures ne voient dans la crĂ©ation que lâaspect dynamique, lâacte pur ou lâinspiration, et ne se soucient absolument pas de pĂ©renniser le dessin ou la peinture. En Inde, par exemple, toute vie est transition : tout est pris dans un cycle perpĂ©tuel de crĂ©ation et de destruction. Lâart ne saurait faire exception. Il est vrai quâil sâagit surtout de communier, par lâintermĂ©diaire dâun objet, avec lâesprit de quelque divinitĂ©. En dehors de cet instant sacrĂ©, lâĆuvre nâest plus quâun rĂ©ceptacle dĂ©sertĂ©. Elle aura surtout servi Ă relier lâĂąme de lâartiste Ă la divinitĂ©, Ă la maniĂšre dâune priĂšre.
Benedetto Croce soulignait cependant quâil nây a art Ă proprement parler que si la crĂ©ation se continue dans la contemplation. Contempler, ce nâest pas coĂŻncider avec les affects de lâartiste. Lâart nâest pas de lâordre du sentiment immĂ©diat, ce qui ne signifie pas quâil soit un jeu frivole et froid. Lâart objective les sentiments ainsi que les idĂ©es. La colĂšre sâĂ©vanouit en se rĂ©pandant. Mais lâartiste la donne Ă voir, donne Ă voir les passions, les Ă©lans du cĆur,des concepts mĂ©tamorphosĂ©s dans la forme ou le rythme. Il les met au passĂ© en quelque sorte. Alain Ă©crit Ă propos de la musique quâelle nâest ni gaie ni triste. « On appelle quelquefois mĂ©lancolie, faute dâun meilleur mot, cet Ă©tat oĂč lâon contemple ses propres malheurs, et tous les malheurs, comme des objets qui passent et dĂ©jĂ lointains ; la musique figure merveilleusement ce souvenir et cet oubli ensemble. »
Ainsi, la contemplation esthĂ©tique ne consiste pas seulement Ă apprĂ©cier une forme soustraite au temps. Elle nous libĂšre de lâurgence de lâinstant, elle nous permet de contempler la condition humaine de loin, ou de plus loin. CâĂ©tait aussi la raison dâĂȘtre de la tragĂ©die : contempler les malheurs de lâhomme du point de vue du destin, dans un mouvement de recul par rapport au temps.
Le temps est le paramĂštre principal de la musique, un des rares arts Ă sâinscrire dans une Ă©volution temporelle et Ă crĂ©er un temps. La diffĂ©renciation entre temps subjectif et temps objectif y joue un rĂŽle primordial, puisque lâĂ©motion procurĂ©e se mesure Ă lâaune de ce temps subjectif de lâĂ©coute active, temps non quantifiable, et qui fait lâobjet de plusieurs recherches en psychologie. Plusieurs compositeurs contemporains, comme Arvo PĂ€rt, Pierre Boulez, JosĂ© Manuel Lopez Lopez et bien dâautres, ont recherchĂ© des formes dâĂ©criture, des procĂ©dĂ©s musicaux pour suspendre ce temps subjectif, pour inscrire le temps vĂ©cu dans une dimension contrĂŽlĂ©e.
Lâobservation des conduites musicales enfantines permet une approche un peu diffĂ©rente. La musique, dans sa pratique « de concert » implique en effet un temps commun. Il sâagit dâun temps Ă la fois pratique et formel. Un des penseur de lâArs Nova, au XIIIe siĂšcle, Francon de Cologne exprime brillamment cette idĂ©e : le Tempus est la mesure de la musique Ă©mise et de la musique omise. Lâobservation met en Ă©vidence la construction de ce temps formalisĂ© par les enfants, qui passent de lâactivitĂ© Ă©gocentrique (dans le sens piagĂ©tien !) Ă un temps pratique, basĂ© sur le concret, perceptif et actif qui le produit, puis Ă ce temps formalisĂ© qui permet les activitĂ©s interactives, complĂ©mentaires. Ce niveau nâest guĂšre atteint avant la sixiĂšme annĂ©e.
Comme on lâa vu, un problĂšme essentiel a consistĂ© (et consiste encore, par exemple en physique quantique) Ă choisir le rĂŽle que le temps va jouer dans un systĂšme de lois. La façon dont le concept de temps est pensĂ© a une implication trĂšs forte sur le rĂ©sultat dâensemble : le temps peut-ĂȘtre un paramĂštre immuable (mĂ©canique classique), ou une grandeur mallĂ©able au grĂ© des phĂ©nomĂšnes (relativitĂ© gĂ©nĂ©rale). Il peut ĂȘtre donnĂ© a priori ou construit, pour apporter une rĂ©ponse sur-mesure Ă un problĂšme. Mais quelle que soit la conceptualisation du temps, le problĂšme de sa mesure demeure. Trivialement, lâhomme a une expĂ©rience faible du temps comparĂ©e aux concepts quâil peut imaginer pour le dĂ©finir : il a simplement lâintuition dâun temps qui sâĂ©coule, et il nâest pas surprenant quâil ait de tout temps cherchĂ© Ă utiliser cette propriĂ©tĂ© de son univers comme repĂšre. Cela suppose de pouvoir mesurer le temps, donc de la quantifier.
Paradoxalement, le temps est un objet de mesure trĂšs simple. Il est de dimension un : pour exprimer une date, un seul nombre suffit. Ce nâest Ă©videmment pas le cas de lâespace tridimensionnel. Cette propriĂ©tĂ© singuliĂšre du temps implique cependant une premiĂšre complexitĂ© : le temps doit-il ĂȘtre schĂ©matiquement reprĂ©sentĂ© par une droite (temps linĂ©aire) ou un cercle (temps cyclique) ? La physique, et la cosmologie en premier lieu, a apportĂ© la notion de flĂšche du temps, donc dâun temps linĂ©aire, mais il nâen fut pas toujours ainsi. LâĂternel Retour, lâĂge dâOr sont des illustrations de la croyance en un temps cyclique.
Une façon triviale de mesurer le temps, Ă laquelle on ne pense pas toujours, consiste Ă simplement compter. La capacitĂ© Ă sĂ©quencer le cours du temps par des intervalles rĂ©guliers est certainement la marque dâune propriĂ©tĂ© plus profonde, mais ce sont surtout ses applications qui sont ici intĂ©ressantes. On peut distinguer deux approches, qui ont bien sĂ»r coexistĂ© : on peut, comme lorsquâon compte, crĂ©er des points de repĂšres, marquer des moments ; on peut aussi dĂ©cider de crĂ©er des durĂ©es limitĂ©es, en utilisant par exemple une quantitĂ© finie. Ainsi, le temps de parole Ă lâAgora Ă©tait-il mesurĂ© Ă©quitablement par lâĂ©coulement dâune quantitĂ© bien connue dâeau dans une clepsydre. En fait, les deux façons de faire se rejoignent, car marquer deux moments distincts revient Ă mettre Ă jour la durĂ©e intermĂ©diaire, si bien que le cĆur du problĂšme nâest autre que celui-ci : est-il possible de dĂ©finir une durĂ©e « de base », une unitĂ© de mesure ?
Câest lâhistoire de la seconde et de sa dĂ©finition, toujours plus prĂ©cise.
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Depuis 1967, la seconde est dĂ©finie Ă partir dâun phĂ©nomĂšne physique :
Ce rayon lumineux servant Ă dĂ©finir la seconde est celui dont la frĂ©quence provoque une excitation bien dĂ©terminĂ©e dâun atome de cĂ©sium-133 (transition entre les deux niveaux hyperfins de lâĂ©tat de base de cet atome). Ceci signifie quâen une seconde, il y a 9 192 631 770 pĂ©riodes de ce « pendule » atomique ou horloge atomique dont la frĂ©quence dâhorloge est proche des 10 gigahertz.
Ainsi pour mesurer 1 seconde il suffit de savoir produire cette Ă©mission et dâen mesurer la frĂ©quence. Cette Ă©mission pourrait, par sa longueur dâonde (3,261226 cm), donner une unitĂ© de longueur puisquâil faut 306 633 = (9 192 631 770â299 792 458) pĂ©riodes spatiales pour faire un mĂštre. Ceci souligne le fait quâen lâĂ©tat actuel des connaissances, la vitesse de la lumiĂšre dans le vide est constante et indĂ©pendante du rĂ©fĂ©rentiel, et constitue de fait lâĂ©talon « naturel » dont sont dĂ©rivĂ©s lâĂ©talon-temps et lâĂ©talon-longueur.
En fait, selon les connaissances actuelles de la mĂ©canique quantique, les rayons lumineux absorbables par un type dâatome ont toujours la mĂȘme frĂ©quence, pour une excitation (transition) donnĂ©e. Et selon les connaissances actuelles de la relativitĂ© gĂ©nĂ©rale, cette mesure sera toujours la mĂȘme pour un observateur immobile par rapport aux atomes en question.
Avant la dĂ©cision de la ConfĂ©rence GĂ©nĂ©rale des Poids et Mesures de 1967 de dĂ©finir lâunitĂ© de temps en fonction dâun phĂ©nomĂšne atomique, le temps a longtemps Ă©tĂ© dĂ©fini en fonction de phĂ©nomĂšnes dâorigine astronomique. La seconde est issue historiquement du jour (pĂ©riode de rĂ©volution de la terre sur elle mĂȘme), qui est subdivisĂ© en heures, minutes et secondes. Le coefficient 9 192 631 770 de la dĂ©finition ci-dessus vise Ă donner Ă la seconde sa valeur historique.
Mais en fait, la science moderne a montrĂ© que les phĂ©nomĂšnes astronomiques tels que la durĂ©e de rotation de la Terre sur elle mĂȘme, ou la rĂ©volution de la Terre autour du Soleil, nâont pas une durĂ©e constante, et ne sont donc pas un bon support pour dĂ©finir une unitĂ© de temps. Par exemple, la rotation de la Terre sur elle-mĂȘme ralentit (trĂšs lentement), en particulier Ă cause des effets de marĂ©e de la Lune. De mĂȘme, lâorbite de la Terre autour du Soleil se modifie avec le temps, car le Soleil a tendance Ă perdre de la masse de par son rayonnement de surface (Ă©galisĂ© par les rĂ©actions nuclĂ©aires qui ont lieu en son centre) Ă la raison de 4,3 millions de tonnes/s ; auquel se rajoute son « vent solaire » dâenviron 1 million de tonnes/s.
La rĂ©alisation de la premiĂšre horloge atomique en 1947 a permis dâadopter par la suite la dĂ©finition de la seconde que nous connaissons, et qui est plus rigoureuse, dâun point de vue scientifique, que la dĂ©finition historique basĂ©e sur des phĂ©nomĂšnes astronomiques.
La plupart des horloges modernes, (montres, ordinateurs, etc.), utilisent des cristaux de quartz ayant une frĂ©quence dâoscillation stable pour dĂ©finir leur base de temps. La frĂ©quence employĂ©e est quasi exclusivement 32 768 Hz (215), ce qui permet dâobtenir trĂšs simplement la seconde. Ces petits quartz en coupe XY sont appelĂ©s « quartz horlogers ».
Les temps dĂ©finissant les durĂ©es nĂ©cessaires Ă rĂ©aliser une tĂąche dans une usine sont gĂ©nĂ©ralement mesurĂ©s en centiĂšme dâheure (ch) ou dĂ©cimilliheure (dmh). Ces besoins divers expliquent les options des chronomĂštres modernes.
Le mot « temps » provient du latin tempus, lui-mĂȘme dĂ©rivĂ© du grec temnein, couper, qui fait rĂ©fĂ©rence Ă une division du flot du temps en Ă©lĂ©ments finis. Il est Ă noter que temple (templum) dĂ©rive Ă©galement de cette racine et en est la correspondance spatiale (le templum initial est la division de lâespace du ciel ou du sol en secteurs par les augures). Enfin, « atome » (insĂ©cable) dĂ©rive Ă©galement de temnein.
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