Infini : encyclopédie mathématiques
Cet article est issu de l'encyclopédie libre Wikipedia.Le mot « infini » (-e, -s ; du latin finitus, « limitĂ© »), est un adjectif servant Ă qualifier quelque chose qui n'a pas de limite en nombre ou en taille.
La notion d'infini a fortement marqué la pensée occidentale depuis le XVIIe siÚcle : Alexandre Koyré affirme que « la substitution d'un univers infini et homogÚne au cosmos fini et hiérarchiquement ordonné de la pensée antique et médiévale implique et nécessite la refonte des principes premiers de la raison philosophique et scientifique »[1].
à ce paradigme moderne d'infini s'oppose aujourd'hui la finitude écologique de la Terre, comme le montre le philosophe Dominique Bourg[2].
Les philosophes prĂ©socratiques Ă©taient en fait les premiers physiciens (phusikoi). En effet, Ă©tant les premiers Ă avoir osĂ© Ă©tudier la nature pour elle-mĂȘme, ils en sont venus Ă instaurer une mĂ©thode d'analyse, de recherche et de rĂ©flexion qui deviendra plus tard celle des scientifiques et des philosophes. Ă cet effet, une grande partie du jargon scientifique encore utilisĂ© Ă l'heure actuelle a Ă©tĂ© introduite par ces penseurs et avait Ă l'origine comme fonction d'exprimer les concepts indispensables pour faire progresser l'Ă©tude de la nature. Univers (kosmos), principe (archĂš)[note 1], raison (logos), nature (phusis) sont autant d'outils avancĂ©s pour pĂ©nĂ©trer au cĆur des choses et en dĂ©couvrir le mĂ©canisme; les fonctions traditionnelles des divinitĂ©s, jusqu'alors conçues comme interventions externes, sont de ce fait naturalisĂ©es. Ces penseurs avaient donc comme objectif d'internaliser les principes gĂ©rant le fonctionnement du monde, et ainsi de trouver des explications inhĂ©rentes Ă la nature elle-mĂȘme. Ă travers cet objectif, ils utiliseront directement ou indirectement le concept d'infini (apeiron)[3].
Il ne reste que quelques fragments de leurs écrits, ce qui rend la recherche difficile. C'est pourquoi, afin de savoir ce que disent les présocratiques quant au concept de l'infini, il faut consulter Aristote qui fut le premier à recenser leurs thÚses. Sur l'infini, c'est dans le livre III de sa Physique qu'il énumÚre les points communs entre les pensées de ses prédécesseurs et les raisons qui les ont poussés à croire en l'existence de l'infini :
- Les prĂ©socratiques font de lâinfini un principe.
Ils ne croient pas que lâinfini existe en vain, non plus quâil ait une autre valeur que celle de principe. Pour eux, tout est principe ou provient dâun principe, or, lâinfini ne provient pas dâun principe du fait mĂȘme quâil en est un.
- Lâinfini est non engendrĂ© et non corruptible en tant que principe.
Lâinfini est principe de toute chose, il les dirige toutes. Câest que toute chose provient dâun principe ou est elle-mĂȘme principe. Dâune part, lâinfini en tant que principe nâa lui-mĂȘme pas de principe qui lâengendre, sa limite est celle de ne pas en avoir et il est donc non engendrĂ©. D'autre part, toute gĂ©nĂ©ration reçoit une fin et toute corruption a un terme. Or, non engendrĂ©, lâinfini ne reçoit pas de fin et il est donc incorruptible.
- Immortel et impĂ©rissable, lâinfini apparaĂźt ĂȘtre la divinitĂ©.[note 2]
- PremiĂšrement, l'infini est dans la division des grandeurs.
Les mathĂ©maticiens aussi utilisent l'infini, et ce par la division. Par exemple, la formule de l'aire du cercle Ï.r2 est corroborĂ©e par la division du cercle en un nombre infini de triangles.
- DeuxiÚmement, il y a infinité de la source.
En effet, la destruction et la gĂ©nĂ©ration ne s'Ă©puisent pas, ce ne peut ĂȘtre que grĂące Ă lâinfinitĂ© de la source dâoĂč tout est engendrĂ©.
- TroisiĂšmement, le temps est infini.
Toute gĂ©nĂ©ration reçoit une fin, mais la source n'a pas de principe qui l'engendre et ainsi elle n'a pas non plus de fin. Ainsi, le mouvement de la gĂ©nĂ©ration et de la corruption s'inscrit dans le temps et il est dĂ» Ă une source inengendrĂ©e et incorruptible. Câest dire que le temps lui-mĂȘme est infini.
- QuatriĂšmement, il n'y a pas de limite en soi.
Ce qui est limité ne l'est que par autre chose, de sorte que rien ne sera limite puisque la limitation est toujours entre deux termes. L'infini est cette absence de limite en soi.
- CinquiÚmement, la représentation de l'infini ne l'épuise pas.
Aristote donne pour exemple les grandeurs mathématiques et ce qui est hors du ciel. Les quantités et les étendues ne peuvent pas circonscrire l'infini par représentation. Autrement dit, on ne peut pas cerner l'infini dans son ensemble, car l'infini est toujours plus grand que ce qu'on aura cerné.
Il est toutefois possible, Ă partir des fragments et des commentaires, de distinguer la pensĂ©e de chacun des prĂ©socratiques et de la comprendre pour elle-mĂȘme.
Le concept d'infini (apeiron) fut pour la premiĂšre fois introduit dans la pensĂ©e du philosophe Anaximandre, Ă©lĂšve de ThalĂšs. Sous son influence, il voulut se pencher sur le fondement de l'univers, et c'est ainsi qu'il en vint Ă postuler l'infini comme principe et comme substrat des choses qui existent. En effet, le rĂŽle de substrat ne peut ĂȘtre assignĂ© Ă l'un des quatre Ă©lĂ©ments (l'eau pour ThalĂšs, l'air pour AnaximĂšne, le feu pour HĂ©raclite), car ils sont changeants, dĂ©pendent les uns des autres et aucun ne peut ĂȘtre privilĂ©giĂ©. Il faut donc, au-delĂ des Ă©lĂ©ments, une autre nature qui agit comme substrat d'oĂč sont engendrĂ©s tous les mondes. Ce substrat, c'est l'infini, le principe qui engendre l'univers sous l'influence d'un mouvement Ă©ternel. Le mouvement Ă©ternel est en constante production, il s'agit en ce sens dâun « retour gĂ©nĂ©rique ». Ce retour a besoin dâun principe matĂ©riel qui doit ĂȘtre inĂ©puisable afin de tout produire Ă©ternellement. Câest celui de lâapeiron et câest en ce sens que lâinfini est aussi mouvement Ă©ternel chez Anaximandre.
Parmi ses doctrines, Pythagore avance celle de l'Ă©ternel retour : les choses seront de nouveau les mĂȘmes. Si pour d'autres philosophes, comme Anaximandre ou HĂ©raclite, un retour gĂ©nĂ©rique peut ĂȘtre observĂ©, chez Pythagore il existe un retour individuel qui peut se reproduire Ă l'infini. En effet, s'il y a 1) un nombre fini d'Ă©vĂ©nements possibles, 2) si chaque Ă©vĂ©nement possĂšde une cause et que 3) une mĂȘme cause doit toujours produire un semblable effet, il en rĂ©sulte qu'au sein d'un temps infini les Ă©vĂ©nements reviennent nĂ©cessairement.
Pour Héraclite, le feu est le principe de l'univers : toute chose est convertible en feu et le feu en toute chose. D'une part, l'infini s'y retrouve à travers la génération car pour lui, toute chose advient par le conflit et la nécessité (toute chose est mue vers son contraire). Mais le feu, en tant qu'unité fondamentale de cette pluralité contradictoire, n'est jamais épuisé par ces tensions dynamiques, par ces transformations. D'autre part, l'infini caractérise le temps car pour Héraclite, l'univers n'a ni commencement ni fin. Le cosmos était, est et sera toujours feu éternel.
Quant Ă ParmĂ©nide, la conception de l'infini inhĂ©rente Ă sa pensĂ©e se retrouve dans l'explication de l'immobilitĂ© et de l'Ă©ternitĂ© de l'ĂȘtre, et ce contrairement Ă HĂ©raclite. En effet, ParmĂ©nide considĂšre que l'ĂȘtre ne peut pas changer, sinon il ne serait pas. Ainsi, il doit ĂȘtre immobile. De plus, la gĂ©nĂ©ration et la corruption sont Ă©galement des formes de changement, et c'est pourquoi l'ĂȘtre doit ĂȘtre Ă©ternel, c'est-Ă -dire qu'il est inengendrĂ© et impĂ©rissable. L'infini est donc nĂ©cessaire Ă l'existence d'un ĂȘtre Ă©ternellement identique.
MĂ©lissos, Ă©lĂšve de ParmĂ©nide, considĂšre que ce qui existe, ou plutĂŽt ce qui est, doit ĂȘtre unique : il n'existe qu'une seule chose. BasĂ© sur les dires de son maĂźtre, il affirme qu'une chose qui existe, existe toujours, mais il ajoute qu'elle doit Ă©galement toujours ĂȘtre infinie en grandeur. L'argument prend comme point de dĂ©part l'impossibilitĂ© du vide. Par exemple, s'il n'y a rien entre plancher et plafond, c'est dire que le plancher et le plafond sont contigus, et qu'il n'y aurait pas de sĂ©paration entre ces deux termes. Le vide ainsi expulsĂ©, s'il y a de l'ĂȘtre, il n'y a que de l'ĂȘtre. Ensuite, toute chose doit ĂȘtre dans un espace et il n'y a qu'un espace, or ce dernier est occupĂ© pleinement par l'ĂȘtre et par un ĂȘtre qui est unique. En effet, nul ne peut dire de l'ĂȘtre qu'il est et qu'il n'est pas, ni dire qu'un ĂȘtre est Ă certains endroits et pas Ă d'autres. C'est pourquoi l'ĂȘtre est infini en grandeur, c'est-Ă -dire qu'il n'y a pas de limite Ă l'ĂȘtre.
En ce qui concerne Démocrite, la nature est constituée de petites substances illimitées en nombre qui se trouvent dans un lieu qu'il nomme l'infini. Cette infinité de petites substances qui nagent dans un vide infini et éternel parfois s'agglomÚrent et forment les corps visibles à travers leur mouvement. L'infini se retrouve donc dans une division des corps en une infinité de substances, ce qui constitue la premiÚre théorie atomiste.
D'autres penseurs présocratiques ont également utilisé le concept d'infini dans leurs recherches, comme par exemple AnaximÚne, Alcméon de Crotone, Xénophane et Zénon.
ZĂ©non est un philosophe grec de lâAntiquitĂ© (environ 400 av. J.C.). Habitant dâĂlĂ©e, il avait comme maĂźtre ParmĂ©nide qui dĂ©fendait le fait que la rĂ©alitĂ© est immuable. ZĂ©non ne traite pas directement du sujet de lâinfini. Il se sert plutĂŽt de la notion dâinfini dans le cadre dâĂ©laboration de preuves par lâabsurde visant Ă prouver lâimpossibilitĂ© du mouvement. La mĂ©thode de ZĂ©non consistait Ă utiliser des prĂ©misses admises par tous et dâen dĂ©duire des conclusions absurdes ou contraires. Il voulait donc montrer que le mouvement nâest quâune illusion et que croire lâinverse conduit nĂ©cessairement Ă des contradictions. On doit de nombreux paradoxes Ă ZĂ©non (au moins une quarantaine), mais seuls quelques-uns sont connus, Ă travers les Ă©crits dâAristote. Des quatre paradoxes sur le mouvement citĂ©s par Aristote, deux utilisent lâinfini pour prouver que les prĂ©misses affirmant la possibilitĂ© du mouvement aboutissent Ă lâabsurde.
Dans les deux paradoxes qui suivent, ZĂ©non utilise la prĂ©misse selon laquelle lâespace peut ĂȘtre divisible Ă lâinfini pour montrer que le mouvement ne peut exister. La portĂ©e philosophique de ZĂ©non est incontestable ; selon Aristote, il aurait Ă©tĂ© lâinventeur de la dialectique.
Si le mouvement existe, un corps en mouvement doit se dĂ©placer sur une certaine distance en un temps fini ; mais avant dâavoir parcouru toute la distance, le corps doit dâabord en avoir parcouru la moitiĂ© ; et avant dâen avoir parcouru la moitiĂ©, il doit avoir parcouru la moitiĂ© de cette moitiĂ©. Puisque toute distance est divisible en moitiĂ©s, et ce, Ă lâinfini, et puisquâil est impossible de parcourir un nombre infini de positions en un temps fini, le mouvement nâexiste donc pas.
Achille, hĂ©ros de la mythologie grecque, ne peut rattraper la tortue quâil poursuit ; en effet, avant de la rattraper, il doit dâabord atteindre le point dâoĂč celle-ci est partie au dĂ©but de la course. Mais pendant ce temps, la tortue continue dâavancer dâune certaine distance ; mĂȘme si cette distance est moins grande que celle parcourue par Achille (car la tortue est plus lente), elle avance quand mĂȘme, elle nâest pas immobile. Ainsi, durant le temps quâil faut Ă Achille pour parcourir cette deuxiĂšme distance, la tortue a encore parcouru une certaine distance. Donc, mĂȘme si cette distance diminue Ă chaque Ă©tape, la tortue ne sera jamais rattrapĂ©e par Achille[4],[5]
Avicenne, pour Ă©tablir sa mĂ©taphysique, a repris celle Ă©tablie par Aristote, mais lue Ă travers Al Farabi et le nĂ©oplatonisme[6]. Câest-Ă -dire quâil va comprendre des notions aristotĂ©liciennes, mais dans un contexte thĂ©ologique. Ainsi, il reprend lâidĂ©e du monde Ă©ternel, mais dans une mĂ©taphysique crĂ©ationniste[7]. Dans le cadre de lâinfini, il est Ă©vident que lâexistence dâun Dieu viendra donner un sens nouveau Ă la mĂ©taphysique dâAristote car Dieu amĂšne des notions dâinfini qui ne sont pas prĂ©sentes chez Aristote. Avant de poursuivre, il faut dĂ©finir certains concepts afin de montrer comment Avicenne les utilise.
La puissance est dĂ©finie comme Ă©tant : « toute disposition se trouvant dans une chose et Ă©tant principe de changement »[8], tandis que lâacte (ou lâactualisation) Ă©tant ce passage de lâĂ©tat de repos Ă lâĂ©tat actif, une chose changeant dâĂ©tat passerait de la puissance Ă lâacte. On peut prendre par exemple, la graine qui dĂ©tiendrait lâarbre en puissance et qui deviendrait acte une fois celui-ci poussĂ©. Ă ce sujet Aristote accepte lâinfini en puissance (sous forme dâinfini par division et par addition), mais rejette lâinfini en acte. Avicenne va rajouter une sous-division entre actualitĂ© forte/faible et potentialitĂ© forte/faible[9].
Notons tout dâabord que Dieu est par dĂ©finition infini et câest le principe premier dâoĂč tout Ă©mane[10], mais Dieu nâest pas le seul ĂȘtre infini; il y a une dĂ©pendance ontologique des intelligences cĂ©lestes (qui sont au nombre de dix) envers le premier principe, dĂ©pendance traduite par le dĂ©sir de se rapprocher de la perfection de Dieu. Le dĂ©sir comme principe de motion Ă©tant le fait de vouloir atteindre Dieu, lui ressembler. Ce dĂ©sir de perfection, serait le principe de tout mouvement selon Avicenne[11]. Ainsi, les intelligences cĂ©leste en dĂ©sirant le premier principe feraient mouvoir les sphĂšres leurs correspondant dans un mouvement infini.
Avant de poursuivre, il faut prĂ©ciser que le mouvement en question dans le monde supralunaire est diffĂ©rent de celui dans le monde sublunaire[12]. Dans le premier cas, le mouvement est constant; il a toujours la mĂȘme vitesse. Câest pourquoi on peut dire quâil y a un infini prĂ©supposĂ© pour les intelligences cĂ©lestes. Cependant, dans le monde sublunaire, le mouvement est sujet Ă la dĂ©cĂ©lĂ©ration et lâaccĂ©lĂ©ration.
Pour conclure sur ce point, il faut nommer une autre preuve abondant dans le sens de la prĂ©sence de lâinfini chez les intelligences cĂ©lestes, câest-Ă -dire, le passage oĂč Avicenne dit que mĂȘme ce qui est infini (et nĂ©cessaire) requiert une cause[13]. Enfin, notons que si Avicenne parle de lâinfini dans le monde supralunaire, il ne le classifie pas comme il va le faire pour lâinfini prĂ©sent dans le monde sublunaire. Probablement parce que lâinfini mĂ©taphysique ne prĂ©sente pas a priori autant de problĂšmes que lâinfini dans un monde limitĂ© (physique).
Tout dâabord, lâinfini en acte est amenĂ© par la thĂ©ologie ; les Ăąmes (des hommes) Ă©tant immortelles, il y en a donc une infinitĂ© dans un monde Ă©ternel[14]. Câest d'ailleurs ce qui caractĂ©rise lâinfini en acte fort dans lâavicennisme.
Lâinfini en acte faible Ă©tant quant Ă lui dĂ©fini par les Ă©vĂšnements et les annĂ©es passĂ©s[9]. Pour bien comprendre ce type dâinfini, il faut maintenant sâattarder au concept de causalitĂ©. Car, selon Avicenne, il y aurait des causes accidentelles (ou adjuvantes) en nombre infini. En dâautres termes, il y a une succession infinie de causes prĂ©paratrices. Ici entre en jeu la distinction entre causes essentielles et causes adjuvantes. Les causes essentielles (ou vraies) Ă©tant liĂ©es au mouvement, au continu, car elles demeurent avec lâeffet. Les causes vraies « empĂȘchent la non-existence de la chose »[15]. Les causes adjuvantes sont secondaires car elles sont antĂ©rieures Ă la chose. Celles-ci seraient en nombre infini selon Avicenne. On peut penser Ă la relation pĂšre/fils qui remonterait de gĂ©nĂ©ration en gĂ©nĂ©ration pour expliciter ce fait. Car, dans le contexte dâun monde Ă©ternel, il y a une infinitĂ© de relations filiales. En effet, « [âŠ] ce qui va ad infinitum câest un individu qui vient aprĂšs un autre [âŠ] »[16].
En ce qui concerne lâinfini en puissance fort, il est toujours le mĂȘme que lâinfini en puissance dâAristote, Ă savoir lâinfini par division et par addition. Câest pourquoi il ne sera pas plus dĂ©taillĂ© dans cet article. En effet, comme dans les paradoxes de ZĂ©non, on peut facilement imaginer la division dâune ligne en quatre parties, la division de chacune de ces parties en quatre et ainsi de suite, Ă l'infini.
Concernant lâinfini en puissance faible, il se trouve dans le mouvement. Tel que mentionnĂ© prĂ©cĂ©demment, ce mouvement ne correspond pas Ă celui des sphĂšres cĂ©lestes. En effet, celui-ci, nâest pas rĂ©ellement continu et peut se regarder de diffĂ©rentes façons. On peut dĂ©jĂ le voir comme le mouvement gĂ©nĂ©ral dâun corps. Cependant, cette dĂ©finition du mouvement ne sera pas celle important dans le cas de l'infini en puissance faible; lâimpulsion concrĂšte dâun corps Ă un instant prĂ©cis Ă©tant plutĂŽt la dĂ©finition Ă retenir[9]. En d'autres termes, le passage dâun temps A Ă B serait un mouvement constituĂ© dâune infinitĂ© de temps. On peut penser Ă une addition infinie de points mis bout Ă bout pour former une ligne. Cette ligne, comme le mouvement, serait dâapparence continue mais serait en rĂ©alitĂ© constituĂ©e de plusieurs points intermĂ©diaires[17].
Dans une dĂ©monstration du mouvement continu des anges au Livre II de l'Ordinatio, Scot soulĂšve deux paradoxes qui entreront dans la postĂ©ritĂ©. Dans sa dĂ©fense, il voudra rĂ©futer la thĂšse selon laquelle le continu est formĂ© d'indivisibles. Chez Aristote, dans Le Livre VI de la Physique, il est clair qu'« il est impossible qu'un continu soit formĂ© d'indivisibles, par exemple qu'une ligne soit formĂ©e de points, s'il est vrai que la ligne est un continu et le point un indivisible »[18], mais cette preuve inspirĂ©e de l'autoritĂ© du Philosophe ne lui suffit pas. Il proposera deux problĂšmes gĂ©omĂ©triques du mĂȘme esprit montrant tout le contradictoire d'une telle thĂ©orie.
Dans l'une des deux, on trace deux cercles concentriques Ă partir d'un centre a. Le petit, notĂ© D et le plus grand, notĂ© B. Scot dira que puisque, selon cette thĂ©orie, la circonfĂ©rence du grand cercle est formĂ©e de points, il est possible d'en identifier deux, b et c. Du point a, traçons une ligne droite le joignant Ă chacune de ces deux points de maniĂšre Ă ce que les deux droites formĂ©es coupent le petit cercle D. La question: les droites ab et ac coupent-elles D en un seul point ou en deux points distincts ? S'il s'agit du mĂȘme point, l'une des deux droites ne sera plus droite (mais courbe) ce qui entre en contradiction avec la prĂ©misse du dĂ©part. Dans le cas contraire, B et D incluraient le mĂȘme nombre de points, pourtant, fait remarquer Scot, il est impossible Ă deux cercles inĂ©gaux d'ĂȘtre composĂ©s d'un nombre Ă©gal de parties Ă©gales. Il en dĂ©coule qu'un continu, ici reprĂ©sentĂ© par la ligne, ne peut ĂȘtre composĂ© d'un nombre de points discrets[19].
Bien que Scot lui-mĂȘme n'ait pas explicitĂ© la chose dans ces termes, pour sa postĂ©ritĂ©, il s'est retrouvĂ© Ă illustrer Ă l'aide de ces figures gĂ©omĂ©triques, en germe, certaines des dĂ©couvertes les plus importantes concernant l'infini mathĂ©matique se retrouvant entre autres chez Georg Cantor. Les deux droites tenant en elles implicitement leur mouvement, la crĂ©ation d'une infinitĂ© de points, et crĂ©ant entre les points des deux cercles une correspondance biunivoque, le paradoxe soulĂšve la possibilitĂ© pour deux ensembles infinis d'indivisibles d'ĂȘtre Ă©gaux malgrĂ© leurs tailles manifestement inĂ©gales[20].
D'ailleurs, dans une autre dĂ©monstration, Duns Scot se frottera Ă de pareils dĂ©bats quant Ă la grandeur des infinis. Scot Ă la question 3 du livre II, distinction 1 de l'Ordinatio rabat l'objection selon laquelle il serait impossible pour Dieu de produire quelque chose d'autre que lui-mĂȘme sans que cette production ait un commencement[21]. Selon cette objection, si la crĂ©ation est ab aeterno sine principio, l'infini qui a menĂ© jusqu'Ă hier est Ă©quivalent Ă l'infini qui s'est Ă©coulĂ© jusqu'Ă aujourd'hui ce qui va Ă l'encontre de l'axiome d'Euclide voulant que la partie soit toujours plus petite que le tout. Ă cela, dans un premier temps, le Docteur rĂ©pondra que ces deux derniĂšres caractĂ©risations ne sont applicables qu'aux grandeurs finies puisque les choses se divisent en fini et infini avant que « plus grand » ou « plus petit » ne s'appliquent. Cependant, ses adversaires soulĂšvent le problĂšme qu'une crĂ©ation de toute Ă©ternitĂ© produirait une quantitĂ© infinie d'Ăąmes en acte, or, une telle chose est impossible selon le Philosophe. Devant cette objection, Scot dĂ©veloppe davantage : « Tout ce qui ne peut pas ĂȘtre fait par Dieu en un jour, parce que "cela implique contradiction" ne pourrait, pour la mĂȘme raison, ĂȘtre fait par lui au cours dâun temps dâune durĂ©e infinie. »[22] Il en vient Ă cette conclusion : « Il apparaĂźt donc, que les instants de ce jour â voire de cette heure â ont une infinitĂ© Ă©gale Ă celle des instants infinis de ces jours infinis. »[22] Cette intuition se verra, entre autres, confirmĂ©e par Richard Dedekind dans sa dĂ©finition dâun ensemble infini qui se caractĂ©rise justement par l'Ă©quivalence entre le dit ensemble infini et une de ses parties propres de ce point de vue[23].
Il nâen demeure pas moins que le fondement de lâaffirmation par Scot quâil existe quelque chose comme un infini en acte est thĂ©ologique. Jean Duns Scot refuse quâil soit impossible pour Dieu de crĂ©er spontanĂ©ment une infinitĂ© en acte. En effet, selon Aristote une grandeur ne peut ĂȘtre infinie quâen puissance. Or, voulant construire l'idĂ©e d'une nature infinie intensivement (selon la qualitĂ©), Scot fait un passage obligĂ© par la dĂ©monstration d'une grandeur extensivement (selon la quantitĂ©) infinie en acte[24]. Selon la dĂ©finition dâAristote au Livre III de la Physique, lâ « infini est ce qui est tel que lorsquâon en prend une quantitĂ©, câest-Ă -dire quelque grande que soit la quantitĂ© quâon prend, il reste toujours quelque chose Ă prendre »[25], donc un tout infini nâest quâune rĂ©alitĂ© potentielle et par cela, conclut Scot, imparfaite. Pour remĂ©dier Ă une telle situation, le mĂ©diĂ©val imagina Ă partir de cet infini potentiel ce quâil serait en acte :
Par ce passage, Jean Duns Scot fait de lâinfini non pas ce qui laisse toujours quelque chose derriĂšre, mais bien ce qui excĂšde le fini selon toute proportion dĂ©terminĂ©e ou dĂ©terminable[27].
Le passage de l'infini en quantitĂ© Ă l'infini sous le mode de la qualitĂ© ne se fait pas non plus sans Aristote. Bien que chez ce dernier l'infini ne s'applique qu'aux grandeurs, il ouvre une porte au livre V de sa MĂ©taphysique admettant la transposition de notions quantitatives Ă d'autres objets "par extension"[28]. Ă la question 6 du Quodlibet, Scot commente ce dernier passage et montre que des termes quantitatifs comme petit, grand, moins, plus, sont applicable Ă tous les ĂȘtres, peu importe leur genre. La transposition de la physique Ă la mĂ©taphysique est, par lĂ , possible. Toutefois, Scot voudra faire de l'infini non un accident mais une quantitĂ© d'ĂȘtre ou quantitĂ© de perfection. Il tire de l'ocĂ©an d'ĂȘtre infini de l'essence divine de Jean de Damas le concept de l'infinitĂ© comme mode d'ĂȘtre intrinsĂšque d'une nature infinie: "de mĂȘme que l'ocĂ©an ne serait l'ocĂ©an sans l'immensitĂ© de sa masse, de mĂȘme l'essence divine ne serait pas l'essence qu'elle est sans la magnitude qui est la sienne."[29] Dans la mesure oĂč nous concevons un ĂȘtre infini actuel en entitĂ©, explique Scot, il se doit d'ĂȘtre pensĂ© sous le mode d'une quantitĂ© infinie actuelle, c'est-Ă -dire qu'aucun autre ne saura le dĂ©passer en entitĂ©. En cela, il "sera vĂ©ritablement un tout, et un tout parfait"[30].
Dans la mĂ©taphysique de Jean Duns Scot, le concept d'infini est assimilĂ© aux transcendantaux. Les transcendantaux, outre l'Ă©tant, sont des attributs qui peuvent ĂȘtre, chez le Docteur Subtil soit: des attributs disjonctifs (infini/fini, possible/nĂ©cessaire, en acte/en puissance, etc.) ; des attributs convertibles (l'un, le vrai, le bien⊠) qui sont directement coextensifs avec l'Ă©tant ; des perfectiones simpliciter (i.e. un prĂ©dicat qui n'admet pas de limite telle que l'intelligence divine par exemple)[31].
Le couple d'attributs disjonctifs infini/fini permet d'Ă©tablir une mesure de l'ĂȘtre, non plus au sens strictement quantitatif, mais plutĂŽt au sens d'un degrĂ© d'excellence de l'ĂȘtre. Il s'agit d'une diffĂ©rence strictement modale â plutĂŽt que formelle â entre les ĂȘtres : Dieu est sur le mode de l'infini, alors que l'homme est sur le mode de la finitude. Cette prĂ©cision â qui ne s'inscrit pas seulement dans la mĂ©taphysique scotienne, mais aussi dans le cadre d'un argument thĂ©ologique portant sur l'existence de Dieu infĂšre que la diffĂ©rence entre un ĂȘtre fini et un ĂȘtre infini n'est pas une diffĂ©rence gĂ©nĂ©rique ce qui, au sein du raisonnement du Docteur Subtil, permet de sauvegarder la simplicitĂ© divine[32].
En vertu de la thĂ©ologie naturelle scotienne et, plus largement, de sa thĂ©orie cognitive, il est possible pour lâhomme de connaĂźtre Ă lâaune de son expĂ©rience sensible. Ainsi, si la connaissance essentielle de Dieu n'est pas accessible ici-bas faute de pouvoir faire l'expĂ©rience de ce dernier, il est cependant possible de prĂ©diquer Ă Dieu des attributs partagĂ©s avec lui (comme l'intelligence) en vertu de la thĂ©orie scotienne de la prĂ©dication univoque[33]. Par exemple, s'il est possible de prĂ©diquer l'intelligence Ă Marie, de mĂȘme peut-on attribuer l'intelligence Ă Dieu, mais pas sous le mĂȘme mode que celui de la crĂ©ature finie. Pour Dieu, il s'agira d'une perfectiones simpliciter. Il s'agit du mĂȘme concept d'intelligence, mais qui n'est pas donnĂ© sous le mĂȘme mode chez la crĂ©ature finie et chez Dieu, ĂȘtre infini.
De plus, la créature finie sera aussi en mesure de parvenir à la caractérisation la plus parfaite et la plus simple du Premier principe. Comme vu plus haut, on parvient précisément à cette caractérisation positive avec le concept d'infini, sous-tendant tous les attributs que l'on peut prédiquer à Dieu[34]. Scot renverse ici l'infini en tant que concept négatif pour en faire un concept positif. En effet, on pourrait défendre la négativité du concept d'infini sur le plan étymologique par la présence du préfixe in qui implique une négation. Considéré comme tel, il serait alors contradictoire de parler de l'infini comme une caractérisation positive de Dieu. On peut analyser un tel renversement d'un point de vue logique en affirmant que, la finitude étant en soi concept impliquant une limite négative, l'ajout du préfixe in, la double négation fait naßtre (sur le plan logique et formel du moins) un concept positif. Cependant, pour Scot, la nature de la distinction du couple fini/infini est métaphysique et non formelle ou linguistique[35]. Ainsi, défendre la positivité ou la négativité du concept à partir de la sphÚre de la logique ou, plus simplement, de l'étymologie est inutile dans l'optique scotienne ; il faut plutÎt admettre sa positivité comme un présupposé métaphysique.
GalilĂ©e remarque qu'il y a une correspondance biunivoque entre les nombres et leurs carrĂ©s, d'oĂč il dĂ©duit que l'assertion commune « le tout est plus grand que la partie » ne se vĂ©rifie pas lorsqu'on parle de quantitĂ©s infinies [36]. Cependant, loin d'y trouver une motivation pour l'Ă©tude des ensembles infinis, il y voit la preuve du caractĂšre non opĂ©rationnel de tels ensembles, position approuvĂ©e plus de deux siĂšcles plus tard par Cauchy[37]. Ainsi donc, jusqu'assez avant dans l'Ă©poque moderne, les mathĂ©maticiens s'interdisaient d' utiliser directement les ensembles infinis et prĂ©fĂ©raient raisonner « en comprĂ©hension » sur les propriĂ©tĂ©s de leurs Ă©lĂ©ments. Ils se contentaient alors de la possibilitĂ© d'augmenter toute grandeur donnĂ©e, ou de la diminuer s'il s'agit d'une grandeur continue[37].
Dans la pensĂ©e mĂ©taphysique de Descartes, seul Dieu peut ĂȘtre qualifiĂ© dâinfini. La MĂ©ditation III offre une dĂ©finition de ce dernier : « Par le nom de Dieu jâentends une substance infinie, Ă©ternelle, immuable, indĂ©pendante, toute connaissante, toute puissante, et par laquelle moi-mĂȘme, et toutes les autres choses qui sont ont Ă©tĂ© créées et produites. »[38] La notion dâinfini rĂ©el ou en acte est strictement rĂ©servĂ©e Ă Dieu ; seul Dieu est infini car il est lâĂȘtre infini lui-mĂȘme. Il est donc question chez Descartes dâun infini dâordre qualitatif ; dâune perfection infinie qui existe uniquement chez lâĂȘtre parfait, chez Dieu - « il nây a rien que je nomme proprement infini, sinon ce en quoi de toutes parts je ne rencontre point de limites, auquel sens Dieu seul est infini. »[39]
La notion dâinfini a toutefois aussi une place dans lâhomme, dans sa pensĂ©e. Elle sây trouve contenue en lui en tant quâidĂ©e qui lui est innĂ©e ; lâhomme possĂšde une idĂ©e de lâinfini, il est capable de concevoir, Ă sa maniĂšre limitĂ©e, lâinfini. Câest prĂ©cisĂ©ment cette idĂ©e de lâinfini que Descartes assimile Ă lâidĂ©e de Dieu en l'homme ; « la notion de lâinfini [âŠ] câest-Ă -dire de Dieu. »[38] Il sâagit simplement de la conception que l'on est capable de se faire dâun ĂȘtre infini et parfait, en dâautres termes de notre idĂ©e de la divinitĂ©. Bien quâil ne sâagisse pas de lâinfini vĂ©ritable, qui lui ne se trouve quâen Dieu lui-mĂȘme, lâidĂ©e de lâinfini (ou de Dieu) que lâon retrouve dans la pensĂ©e de lâhomme occupe une place importante dans la mĂ©taphysique cartĂ©sienne car elle est ce Ă partir de quoi Descartes infĂšre lâexistence effective et rĂ©elle de Dieu (hors du cogito). Câest la preuve de lâexistence de Dieu dite « par lâinfini », que lâon retrouve dans la MĂ©ditation III.
LâidĂ©e de lâinfini tĂ©moigne de la finitude de lâego cartĂ©sien, du je qui pense cet infini. Le degrĂ© de perfection du contenu que reprĂ©sente cette idĂ©e est dâune telle ampleur quâil rend manifeste la finitude du je dans lequel loge cette idĂ©e mĂȘme. Ultimement, Descartes veut montrer quâil est impossible que cette idĂ©e, dont le contenu possĂšde un tel degrĂ© de perfection, puisse ĂȘtre la crĂ©ation du je qui pense, puisse ĂȘtre causĂ©e par lui de quelconque maniĂšre[40]. Cela Ă©tant, elle ne peut ĂȘtre « imprimĂ©e »[41] ou se trouver dans ce mĂȘme je quâen vertu dâun ĂȘtre qui lui soit externe, câest-Ă -dire autre que le je, et qui possĂšde formellement ou en acte suffisamment de perfection afin de pouvoir ĂȘtre lâauteur ou la cause du contenu de notre idĂ©e de lâinfini. Pour Descartes, il ne peut sâagir que de Dieu, d'un ĂȘtre possĂ©dant rĂ©ellement en lui l'infinitĂ© et la perfection que lâego ne peut quâĂ peine et de maniĂšre bien limitĂ©e concevoir. Descartes dira, de maniĂšre mĂ©taphorique, que lâ« on ne doit pas trouver Ă©trange que Dieu, en me crĂ©ant, ait mis en moi cette idĂ©e pour ĂȘtre comme la marque de lâouvrier empreinte sur son ouvrage. »[42]
Bien que lâhomme soit donc capable de penser lâinfini, il ne peut le faire quâavec ses capacitĂ©s limitĂ©es, celles de lâĂȘtre fini quâil est. Bien quâil tende Ă le comprendre, et sâaime Ă le contempler, il ne pourra jamais saisir cet infini dans sa totalitĂ©, dans sa perfection absolue. De son idĂ©e de lâinfini quâil trouve en lui, lâhomme doit donc se contenter de la simple certitude quâelle lui permet dâacquĂ©rir de lâexistence effective, extĂ©rieure Ă sa pensĂ©e, de cet infini et que ce dernier soit non seulement la cause de cette idĂ©e mais aussi bien de lâexistence de lâhomme ainsi que de toute chose qui est[41]. « Et toute la force de lâargument dont jâai usĂ© ici consiste en ce que je reconnais quâil ne serait pas possible que ma nature fĂ»t telle quâelle est, câest-Ă -dire que jâeusse en moi lâidĂ©e dâun Dieu, si Dieu nâexistait vĂ©ritablement ; ce mĂȘme Dieu, dis-je, duquel lâidĂ©e est en moi, câest-Ă -dire qui possĂšde toutes ces hautes perfections, dont notre esprit peut bien avoir quelque idĂ©e sans pourtant les comprendre toutes, qui nâest sujet Ă aucun dĂ©faut, et qui nâa rien de toutes les choses qui manquent quelque perfection. »[41]
Lâinfini dans lâhomme, sous forme dâidĂ©e innĂ©e, permet donc de connaĂźtre que cet infini existe actuellement hors de lâhomme mais ne peut nĂ©anmoins propulser lâhomme vers une connaissance absolue de cet infini. Ce serait lĂ une contradiction avec la notion mĂȘme de ce que signifie lâinfini chez Descartes. En effet, lâinfini ne pourrait, par sa nature, jamais ĂȘtre compris par le fini. Descartes dira quâ« il est de la nature de lâinfini, que ma nature, qui est finie et bornĂ©e, ne le puisse comprendre. »[42] Le crĂ©ateur ne saura jamais ĂȘtre compris par sa crĂ©ature.
Notre conception de lâinfini nous permet donc non seulement de constater notre propre finitude, mais Ă©galement dâinfĂ©rer avec certitude quâun tel ĂȘtre infini doit nĂ©cessairement exister hors de nous-mĂȘmes, bien quâon ne puisse jamais espĂ©rer le comprendre entiĂšrement. Descartes nomme cet ĂȘtre Dieu[43].
Alors que l'infini se dit de Dieu, l'indĂ©fini se dit du monde physique et des mathĂ©matiques. L'indĂ©fini dĂ©signe ce dont on ne peut prouver les bornes. Sa vĂ©ritable nature est l'indĂ©termination, puisque ni fini, ni infini. Tout ce qui est ontologiquement second Ă Dieu est seulement indĂ©fini, c'est-Ă -dire qu'il traduit l'ignorance du sujet. Pourtant, Dieu lui-mĂȘme Ă©chappe Ă l'homme. L'essence de l'infini dĂ©borde toute tentative dicible. Il y a inadĂ©quation entre l'idĂ©e de l'infini en moi et l'infini, puisque vouloir dire l'infini, l'Ă©crire ou le dĂ©finir excĂšde toujours la comprĂ©hension qu'on peut en avoir. L'idĂ©e de l'infini, se prĂ©sente comme un paradoxe: c'est Ă la fois l'idĂ©e la plus claire et distincte, et l'idĂ©e la plus incomprĂ©hensible. En affirmant qu'il est faux de concevoir l'infini en niant le fini, Descartes suggĂšre que l'on doit se contenter de se servir d'expressions nĂ©gatives tout en les refusant sur le plan du sens, non seulement parce que l'essence de l'infini dĂ©borde toute tentative de le renfermer dans le langage, mais aussi que la mesure dans la positivitĂ© est essentielle Ă l'infini[44].
La tradition a plutÎt interprété l'indéfini cartésien comme un infini en extension ou infini spatial. Ce qui est présupposé dans cette interprétation est que Descartes reprend le couple infini en acte et infini potentiel d'Aristote. Jean-Baptiste JeangÚne Vilmer[44] suggÚre de mettre en cause cette interprétation et considérer plutÎt une interprétation littérale de la notion d'indéfini dans la pensée de Descartes; c'est-à -dire indéfini comme in-défini ou non défini. Notons qu'il y a des raisons métaphysiques pour refuser de considérer que l'indéfini soit un infini en son genre, dont le genre serait l'étendue. Ontologiquement, l'infinie positivité de Dieu implique nécessairement l'existence d'un seul infini. Aussi, l'étendue étant la marque du corps, cela constitue un défaut. On ne peut donc pas la prédiquer à Dieu, qui est infinie perfection. Enfin, puisque l'infini de Descartes n'est pas un infini de quantité, mais un infini de qualité - la perfection - on doit voir une différence de nature et non de degré entre infini et indéfini.
Cette distinction entre infini et indĂ©fini s'explique aussi par le rapport de subordination qu'il y a entre mĂ©taphysique et physique chez Descartes. La mĂ©taphysique est la science des sciences, celle qui permet d'atteindre les principes de base et d'expliquer les fondements du savoir. Plus encore, les Ă©vidences des sciences ont besoin d'ĂȘtre ultimement garanties par l'existence de Dieu. La preuve de Dieu Ă©tant le fondement de l'ontologie, pour Descartes « un athĂ©e ne peut ĂȘtre gĂ©omĂštre », elle assure la validitĂ© des vĂ©ritĂ©s Ă©ternelles[45].
On a notĂ© que l'idĂ©e de l'infini se prĂ©sente comme un paradoxe. La clartĂ© de la notion d'infini, vient de l'idĂ©e innĂ©e d'infini. Dieu ayant fait l'homme Ă son image, il y a forcĂ©ment un rapport de ressemblance entre les deux. C'est la volontĂ© qui a pour Descartes un rĂŽle d'image ou de marque divine. On ne peut concevoir cette ressemblance que par la mĂȘme facultĂ© par laquelle on se conçoit soi-mĂȘme. Cette facultĂ© est la volontĂ©, soit le pouvoir d'affirmer ou de nier sans qu'une force extĂ©rieure nous y contraigne, c'est-Ă -dire porter un jugement qui lie des idĂ©es entres-elles. On ne parle jamais de son caractĂšre infini, mais seulement de son infinitude parce qu'elle est prĂ©cisĂ©e seulement semblable[46].
Cette infinitude est le but, l'aspiration naturelle ou le désir que l'homme a pour l'infini. Pour éviter que l'infini soit objet et donc vienne contredire l'idée d'infini, il est nécessaire que l'infini soit l'origine et le but de l'homme. Ainsi, l'infini est origine puisque l'homme est marqué par lui en ayant l'idée innée de l'infini. Et l'infini est aspiration naturelle, puisque c'est la manifestation du refus du fini. L'idée de l'infini qui est en moi, c'est-à -dire en tant qu'idée innée, est le point de départ pour dépasser le solipsisme et de démontrer l'existence de l'infini. On doit ensuite remarquer que dans la conception de la volonté de Descartes, volonté et liberté sont liées, voire confondues. Il définit la liberté comme l'amplitude de notre volonté. Alors, poser que la volonté est infinie c'est dire que son amplitude est infinie, et ainsi l'homme a une infinie liberté. Si on peut affirmer son infinitude, c'est parce que la volonté porte les signes de l'infini: soit la positivité et l'incompréhensibilité. La positivité de la volonté se traduit par l'évidence du libre arbitre, alors que son incompréhensibilité réside dans le paradoxe de la finitude de mon entendement et de l'infinie volonté[46].
On peut aussi voir la cause de l'erreur dans l'infinitude de la volontĂ©; l'erreur est une imperfection dont Dieu ne peut ĂȘtre responsable, Ă©tant infiniment bon et parfait. La cause se situe donc nĂ©cessairement au niveau de l'esprit humain, dans l'usage de ses facultĂ©s. On dĂ©finit l'esprit humain comme cette chose qui pense, composĂ©e de l'entendement et de la volontĂ©. D'abord, l'entendement est une facultĂ© passive qui reçoit les idĂ©es. Bien que l'entendement humain soit fini, il ne peut ĂȘtre la cause de l'erreur puisqu'une idĂ©e ne peut pas ĂȘtre plus ou moins vraie, seulement plus ou moins claire et distincte. Ensuite, la facultĂ© de la volontĂ© est active. Elle lie les idĂ©es ensemble pour former des jugements. Les relations ne peuvent pas ĂȘtre erronĂ©es en soi. Elle ne peut donc pas ĂȘtre seule cause de l'erreur. Descartes montre que l'erreur se produit lorsque la volontĂ© dĂ©passe les limites de l'entendement et pose des relations entre des idĂ©es qui ne sont pas claires et distinctes. Tel est l'effet de l'infinitude de la volontĂ©[47].
Câest avec Gottfried Wilhelm Leibniz que lâactualitĂ© de lâinfini sera pour la premiĂšre fois objet dâune vĂ©ritable analyse, Ă©tant donnĂ© que cette actualitĂ© est affirmĂ©e positivement. Lâinfini joue dans le systĂšme leibnizien un rĂŽle fondamental quant Ă lâexistence de toute chose. Cette affirmation sâoppose directement Ă la pensĂ©e aristotĂ©licienne selon laquelle le concept dâinfini ne peut ĂȘtre pensĂ© que comme un possible. Selon Leibniz, lâinfini en acte est la condition de possibilitĂ© de toute opĂ©ration dâaddition et de division, en tant que sa rĂ©alitĂ© est toujours dĂ©jĂ prĂ©supposĂ©e[48].
Selon Leibniz, seul Dieu et ses attributs peuvent vĂ©ritablement ĂȘtre dits « infinis ». En ce sens, tous les autres contextes oĂč l'on trouve lâinfini ne sont que des expressions plus ou moins parfaites de lâinfinitĂ© de Dieu. Cette absolue infinitĂ© sâexplique par la prĂ©misse selon laquelle Dieu est parfait, la perfection Ă©tant ici entendue comme « la grandeur de la rĂ©alitĂ© positive prise prĂ©cisĂ©ment, en mettant Ă part les limites et bornes dans les choses qui en ont ». Dieu ne pouvant ĂȘtre limitĂ©, câest sa perfection mĂȘme qui est infinie. De par son infinitĂ©, Dieu est dâailleurs le terme ultime de la sĂ©rie infinie des faits contingents du monde, en tant que raison suffisante derniĂšre[50].
Câest dans les idĂ©es de Dieu que lâon trouve une infinitĂ© de mondes possibles. Lâinfini y est donc dâabord possible, puis rĂ©el. Le passage du possible au rĂ©el est rĂ©gi par le principe de la dĂ©termination du meilleur. En effet, la crĂ©ation du meilleur monde possible par Dieu sâeffectue selon un calcul qui prend en considĂ©ration lâinfinitĂ© des possibles. Par la combinatoire, Dieu compare dâabord lâinfinitĂ© des possibles, puis Ă©galement lâinfinitĂ© des systĂšmes possibles, pour finalement dĂ©terminer le systĂšme prĂ©sentant le plus haut degrĂ© de perfection. Il y a donc dans les idĂ©es de Dieu infinitĂ© dâinfinis[51].
Lâinfini se trouve Ă©galement dans les rĂ©alitĂ©s individuelles (monades). Les monades Ă©tant par nature perceptives et appĂ©titives, elles rassemblent une multitude de perceptions dans leur unitĂ© substantielle. Leur capacitĂ© de reprĂ©sentation nâest donc pas limitĂ©e Ă un aspect partiel des choses, mais Ă la multitude des choses dans l'univers, ce qui pousse Leibniz Ă affirmer « quâelles vont toutes confusĂ©ment Ă lâinfini, au tout » (Monadologie par.60) . Il ne faut cependant pas se mĂ©prendre quant Ă la nature bel et bien finie de la monade. Ce type de rĂ©alitĂ© est fermĂ©e, « sans porte ni fenĂȘtre », mais elle accĂšde par ces Ă©tats Ă la multitude des choses de lâunivers. La monade est ainsi une rĂ©alitĂ© finie dont la capacitĂ© reprĂ©sentative est infinie. La diffĂ©rence entre lâinfinitĂ© de Dieu et lâinfinitĂ© de la monade est dĂšs lors une diffĂ©rence quant Ă la maniĂšre dâĂȘtre infini.
Lâunivers accĂšde Ă©galement Ă lâinfini, mais en un tout autre sens. Lâunivers nâest ni une totalitĂ©, ni une rĂ©alitĂ© unique et simple. Il est plutĂŽt un « amas dâun nombre infini de substances ». Câest donc que le monde créé, de par lâinfinitĂ© des substances et la division infinie de la matiĂšre, ne peut ĂȘtre unifiĂ©. Il est donc ici question dâun agrĂ©gat dâune infinitĂ© de rĂ©alitĂ©s Ă quoi lâon ne peut assigner de limite[52].
La nature est pour Leibniz une structure de corps Ă©tendus, ces corps Ă©tant divisible Ă lâinfini. Leibniz compare dâailleurs la nature Ă un Ă©tang habitĂ© par une multitude de crĂ©atures, oĂč chaque parcelle de lâĂ©tang contient en lui-mĂȘme une infinitĂ© dâĂ©tangs. Câest donc que la division de la matiĂšre est Ă comprendre non seulement comme une premiĂšre division Ă lâinfini, mais Ă©galement selon une multitude de division oĂč chaque partie actuellement divisĂ©e est elle-mĂȘme divisĂ©e Ă lâinfini, et ainsi Ă lâinfini. Cette division est d'ailleurs imaginĂ©e par Leibniz selon qu'il s'agirait de « plis» qui vont Ă l'infini. La divisibilitĂ© des corps Ă l'infini doit ĂȘtre reprĂ©sentĂ©e non pas comme un nombre infini de grains de sable, mais comme les plis infinis d'une feuille de papier, oĂč l'on ne peut atteindre le pli ultime[53].
Conceptuellement, la prĂ©sence de la notion dâinfini dans le calcul infinitĂ©simal est problĂ©matique. Lâutilisation des expressions « dx » et « dy », qui semble faire rĂ©fĂ©rence Ă une quantitĂ© infiniment petite de temps ou dâespace peut en effet ĂȘtre la source de confusion. Leibniz mentionne Ă cet Ă©gard que le calcul infinitĂ©simal est autonome opĂ©ratoirement quant Ă sa mĂ©taphysique, et que lâĂ©criture infinitĂ©simale possĂšde une valeur strictement instrumentale. Le calcul infinitĂ©simal peut donc ĂȘtre dit indĂ©pendant de la mĂ©taphysique leibnizienne du point de vue de son fonctionnement. Lâinfini mathĂ©matique, en tant quâinfini quantitatif, s'apparente davantage Ă un « faux infini », ou Ă un infini simplement possible; les diffĂ©rentielles sont des grandeurs qui nâexistent pas avant dâĂȘtre instrumentalement posĂ©es[54].
Lâinfini actuel et lâinfini possible peuvent tous deux ĂȘtre objets dâune science. En ce qui a trait Ă lâinfini mathĂ©matique, bien quâil soit considĂ©rĂ© comme un « faux infini » (potentialitĂ©), il est clair pour Leibniz quâil est possible de connaĂźtre la loi dâune progression interminable de quantitĂ©. En ce sens, la raison suffisante de cette progression est accessible ; nous en avons donc une connaissance.
Le concept dâinfini en acte est une idĂ©e innĂ©e. En ce sens, lâidĂ©e dâinfini est Ă©vidente par elle-mĂȘme et donc soumise uniquement au Principe de non-contradiction, ce qui la rend rationnelle. Il est Ă©galement possible dâavoir une idĂ©e adĂ©quate de lâinfini mĂ©taphysique ou vĂ©ritable, c'est-Ă -dire qu'il est possible d'en avoir une connaissance ou d'en prĂ©senter une dĂ©finition dont l'on connait distinctement tous les termes. Dieu, de par ses attributs infinis, soit l'Ă©ternitĂ© et l'immensitĂ©, peut alors ĂȘtre connu. Or les monades sont des rĂ©alitĂ©s finies qui ne peuvent percevoir lâinfini que du point de vue dans lequel elles sont placĂ©es. Câest donc seulement en Dieu que la comprĂ©hension parfaite de lâinfini est possible[55].
La premiÚre des quatre antinomies de Kant est exprimée comme suit dans la Critique de la raison pure[56] :
Le projet du systĂšme hĂ©gĂ©lien de la dialectique et de lâinfini a pour ambition de dĂ©passer les oppositions philosophiques de lâinfinitĂ© de la substance objective chez Spinoza et de la finitude de lâentendement humain chez Kant. Câest Ă partir de la premiĂšre antinomie cosmologique du fini et de lâinfini dans la Critique de la raison pure que Hegel forme sa conception du vĂ©ritable infini. Pour Kant, tĂąchons de rappeler que lâabsolu nâest jamais donnĂ© dans lâintuition, mais il est forgĂ© de toutes piĂšces par lâesprit en tant que simple concept, comme idĂ©e transcendantale. Cette idĂ©e de lâinfini joue le rĂŽle de pure fiction pour lâhomme, fiction utile comme le dĂ©clarait Leibniz, alors quâelle devient une idĂ©e-limite, une projection trans-empirique, peut-ĂȘtre nĂ©cessaire comme outil de dĂ©veloppement de la connaissance, mais nâayant vraisemblablement aucune rĂ©alitĂ© ontologique[57]. Selon Hegel, lâerreur de Kant aura Ă©tĂ© de ne concevoir quâun infini quantitatif, puisque le concept dâĂ©ternitĂ©, comme progrĂšs temporel interminable ne prend forme quâen concevant une droite interminable ou encore une suite infinie de nombres naturels. Il en va de mĂȘme pour lâinfini spatial qui prĂ©suppose nĂ©cessairement une grandeur inexhaustible dans laquelle la finitude viendrait sâengouffrer; encore une fois, lâargument est circulaire[57]. Les catĂ©gories a priori de la sensibilitĂ© que sont le temps et lâespace chez Kant constituent la solution transcendantale au problĂšme de la premiĂšre antinomie, mais elles ne peuvent rendre compte pour Hegel de la dialectique interne de lâesprit seule apte Ă sursumer les antagonismes quâil porte en son sein mĂȘme[57]. Si lâinfini hĂ©gĂ©lien est dit qualitatif, câest bien parce quâil ne se rĂ©sume pas dans lâĂ©numĂ©ration ou lâitĂ©ration de sĂ©ries de nombres ou dans la somme de ces sĂ©ries, mais bien parce quâil rĂ©side dans le rapport quâelles entretiennent ensemble.
Les mathĂ©matiques ont pour Hegel, un caractĂšre essentiellement analytique, non seulement la valeur de vĂ©ritĂ© des Ă©quations mathĂ©matiques ne tient pas de lâexpĂ©rience sensible, mais elle dĂ©rive toujours en quelque sorte de sa conformitĂ© avec un paradigme au sein duquel sont prĂ©supposĂ©es des lois et des dĂ©finitions a priori (au sens kantien). En ce sens, pour Hegel, le procĂ©dĂ© analytique reprĂ©sente, contrairement Ă Kant, « la pure immanence des dĂ©terminations Ă la totalitĂ© originelle prĂ©sente sous la modalitĂ© de lâen-soi »[58]. Autrement dit, ce nâest pas le nombre comme objet qui dĂ©ploie de son essence les lois et mĂ©canismes qui caractĂ©risent son intĂ©rioritĂ© pure, mais elles sont insĂ©rĂ©es de lâextĂ©rieur par lâesprit et deviennent de sorte le miroir du fonctionnement de lâesprit humain et de son organisation intĂ©rieure. Ultimement, « lâobjet, le nombre, nâest que la pensĂ©e, et la pensĂ©e abstraite de lâextĂ©rioritĂ© elle-mĂȘme [âŠ] En raison de cette extĂ©rioritĂ© pure et de cette absence de dĂ©termination propre, le penser a dans le nombre une matiĂšre dĂ©terminable infinie qui nâoppose aucune rĂ©sistance. »[58]. La vĂ©ritĂ© pour Hegel, ou plutĂŽt, le dĂ©ploiement de la connaissance est toujours Ă la fois un procĂ©dĂ© objectif et subjectif, une mĂ©thode Ă la fois analytique et synthĂ©tique. La connaissance mathĂ©matique partage donc ce caractĂšre analytique avec la connaissance conceptuelle, toutefois, elle se diffĂ©rencie de cette derniĂšre en nâĂ©tant quâanalytique, alors que la connaissance du concept est Ă©galement un procĂ©dĂ© synthĂ©tique. Pour Hegel, le vĂ©ritable infini est dans la relation qualitative qui sâĂ©tablit dans le rapport entre deux grandeurs quantitatives. Comme Leibniz lâavait remarquĂ© avant lui, ce ne sont pas les quantitĂ©s infiniment petites ou infiniment grandes qui sont importantes, mais leur diffĂ©rence qui est infinitĂ©simal[57]. Le passage de la quantitĂ© en qualitĂ© sâeffectue Ă travers une relation dynamique engendrĂ©e par la raison qui rĂ©sulte en une mesure, une proportion, ce qui pour Hegel signifie lâassimilation mutuelle du dĂ©terminant (qualitĂ©) et du dĂ©terminĂ© (quantitĂ©).
La conception de lâinfini Ă©laborĂ©e chez Hegel nâavait pas Ă prime abord des prĂ©tentions mathĂ©matiques ou pratiques, mais essentiellement mĂ©taphysiques et c'est bien en ce sens que sa vision de lâinfini devenait celle de la dynamique du concept absolu. Ainsi il faut Ă©galement prendre en considĂ©rations que pour Hegel - axiome fondamental de tout son systĂšme quâil emprunte Ă Spinoza -, toute dĂ©termination est du mĂȘme coup une nĂ©gation et par consĂ©quent, la nĂ©gation de la nĂ©gation reflĂšte lâautomouvement du concept absolu. En rĂ©sulte que la finitude et lâinfini ne sont pas liĂ©s de maniĂšre externe par opposition lâune Ă lâautre, mais entretiennent plutĂŽt une relation dynamique internalisĂ©e, lâinfini absorbe en lui la finitude comme un des moments de son perpĂ©tuel dĂ©ploiement. « Pour Hegel, ce devenir processuel est un infini dynamique ou qualitatif, et sa figure est celle du cercle sans point initial et sans point final â et non pas lâimage de la droite infinie ou de la suite illimitĂ©e des nombres naturels. »[57]. Selon Hegel, lâhistoire de lâĂȘtre est un devenir perpĂ©tuel, « toute forme donnĂ©e est poussĂ©e Ă se dĂ©passer, selon la nĂ©cessitĂ© dâune poussĂ©e, dâune pulsion, immanente, constitutive de la nĂ©cessitĂ© de sa transcendance. »[59]. Le mĂ©canisme inhĂ©rent Ă ce mouvement universel est la dialectique, « la loi de la pensĂ©e et du rĂ©el qui, progressant par nĂ©gations successives, rĂ©sout les contradictions en accĂ©dant Ă des synthĂšses elles-mĂȘmes toujours partielles et appelĂ©es Ă ĂȘtre dĂ©passĂ©es »[60]. Une conception particuliĂšre est toujours en elle-mĂȘme un systĂšme positif et cohĂ©rent et en ce sens, il contient en lui un fragment du concept absolu qu'il reprĂ©sente de maniĂšre incomplĂšte. Une idĂ©e dĂ©passĂ©e ne disparaĂźt jamais totalement, elle est plutĂŽt submergĂ©e dans un nouveau systĂšme au sein duquel le fragment de son absolutisme est ratifiĂ© et incorporĂ©. La nĂ©gativitĂ© qui est au cĆur de la dialectique sâeffectue toujours dans un rapport dont elle est le principe mĂ©diateur. En dâautres mots, câest le nĂ©gatif qui effectue le rapport structurel entre une intĂ©rioritĂ© idĂ©elle et une extĂ©rioritĂ© manifeste. En ce sens, le nĂ©gatif sâapparente Ă lâessence de la chose, la poussĂ©e directrice, le moteur ontologique de lâĂȘtre. Ce travail du nĂ©gatif, inscrit au cĆur mĂȘme du devenir, anime pour Hegel toute histoire particuliĂšre[60]. Ce mouvement est pour Hegel un infini abstrait, un mĂ©canisme universel Ă lâĆuvre en toutes choses positives.
Finalement, ce qui est fini, par dĂ©finition toujours en transition, est toujours en devenir, toujours appelĂ© Ă ĂȘtre transcendĂ© et ratifiĂ© vers lâinfini. Lâabsolu contient donc en lui tous les moments de la finitude, lâabsolu sâaliĂšne lui-mĂȘme Ă partir de lui-mĂȘme pour finalement sâextĂ©rioriser comme esprit. Lâinfini chez Hegel est donc esprit absolu, idĂ©e absolue ou concept absolu, synonymes de la totalitĂ© du systĂšme de la philosophie. Si lâesprit ou lâidĂ©e est dite infinie chez Hegel, câest que lâinfinitĂ© est lâĂȘtre de ce qui est sursumĂ© et nâest que sursumĂ©[61].
Georg Cantor â mathĂ©maticien de formation â constate, au fil de ses travaux, que lâanalyse mathĂ©matique est insuffisante Ă saisir complĂštement lâessence de lâinfini[62]. En fait, il se penche sur la question Ă travers les ensembles, dont les propriĂ©tĂ©s nâavaient pas Ă©tĂ© clairement Ă©lucidĂ©es avant lui. Celles-ci semblaient triviales pour les ensembles finis, alors que celles des ensembles infinis concernaient plutĂŽt la philosophie. Cantor devient donc le fondateur de la thĂ©orie des ensembles, une mĂ©thode « plus rapprochĂ©e de la philosophie gĂ©nĂ©rale »[62] et dont le dĂ©veloppement constituera un « achĂšvement aux consĂ©quences majeures dans lâhistoire des mathĂ©matiques »[63]. La thĂ©orie des ensembles, plus prĂ©cisĂ©ment la thĂ©orie des nombres transfinis, qui en constitue le noyau[62], servira dâassise Ă une rĂ©flexion sur un Ă©ventail dâinfinis diffĂ©rents. Cantor distinguera donc trois notions diffĂ©rentes dâinfini : lâinfiniment grand, quâil analyse et hiĂ©rarchise et pour lequel il est reconnu (sections 1 Ă 4) ; les infinitĂ©simaux, quâil nie et rejette (section 5) ; enfin, lâinfini absolu, sur lequel il fonde sa mĂ©taphysique de lâinfini[64] (section 6).
Ainsi, lâappareil conceptuel dĂ©ployĂ© par Cantor se fonde sur des distinctions mathĂ©matiques complĂštement nouvelles, qui font de lâinfiniment grand un objet Ă part, nĂ©anmoins analysable, mais qui contredit lâintuition[65]. Cantor croit que lâarithmĂ©tisation de lâinfini est possible, autrement dit, il pense que lâinfiniment grand est une quantitĂ© Ă laquelle doit ĂȘtre attribuĂ© un nombre[66], nombre sur lequel il convient dâappliquer des opĂ©rations ordinaires[67]. Il en vient Ă penser ainsi Ă la suite de ses travaux en arithmĂ©tique et en trigonomĂ©trie; il ne prĂ©suppose donc pas que l'infini ait diffĂ©rentes valeurs, il le dĂ©couvre. Comme « des propriĂ©tĂ©s finies ne peuvent ĂȘtre prĂ©diquĂ©es Ă tous les cas de lâinfini »[68], il faut trouver les propriĂ©tĂ©s de lâinfini. SubsĂ©quemment, ces propriĂ©tĂ©s seront Ă©laborĂ©es dans sa thĂ©orie des ensembles des nombres transfinis.
La rĂ©flexion de Cantor le mĂšne Ă fonder les mathĂ©matiques sur une thĂ©orie des ensembles plutĂŽt que sur lâarithmĂ©tique[62]. Il sâinspire ainsi de la dĂ©marche de Bolzano[69] et de sa mĂ©thode de la correspondance biunivoque, ou bijection. Cantor considĂšre donc les ensembles comme des objets ayant « une existence en soi indĂ©pendamment de nos moyens de lâatteindre »[70] et seulement dĂ©finis par leur contenu. Cantor travaillera essentiellement avec les ensembles infinis suivants :
Les nombres rĂ©els intĂ©resseront particuliĂšrement Cantor puisquâils permettent de localiser nâimporte quel point sur une droite, dans un plan, ou dans l'espace.
Comme un ensemble se dĂ©finit par ses Ă©lĂ©ments, il faut trouver une façon de les compter pour pouvoir les comparer. Câest ici quâintervient la notion de cardinalitĂ© : le nombre cardinal dâun ensemble est le nombre dâĂ©lĂ©ments contenus dans cet ensemble[71]; ceci « faisant abstraction de la nature des Ă©lĂ©ments de lâensemble »[72]. Ainsi, dans lâensemble {2, ..., 101}, la cardinalitĂ© est de 100. Dans le cas des nombres infinis, il faudra trouver une façon de les comptabiliser et de leur attribuer un cardinal. Cela sera possible en les comparant entre eux.
On peut ainsi chercher Ă comparer la cardinalitĂ© d'un ensemble avec celle de son ensemble des parties : il s'agit de l'ensemble des ensembles possibles, Ă l'intĂ©rieur d'un ensemble. Par exemple, si le cardinal de A = {1, 2, 3} est 3, celui de son ensemble des parties est 23 = 8, car on peut former 8 ensembles Ă partir de A : {1}, {2}, {3}, {1,2}, {2,3}, {1,3}, {1,2,3}, â .
Pour comparer les ensembles finis, il sâagit de les compter, ce qui nâest rien dâautre que les associer un Ă un Ă lâensemble M des chiffres {1, 2, 3, âŠ, n} oĂč n est le nombre dâĂ©lĂ©ments dans lâensemble, autrement dit le nombre cardinal. On cherche Ă Ă©tablir entre eux une correspondance biunivoque ou bijection, câest-Ă -dire une association de tous les Ă©lĂ©ments dâun ensemble avec ceux dâun autre, « sans rĂ©pĂ©tition ni omission »[73] ; si une telle correspondance est possible, on dira que les deux ensembles ont la mĂȘme « puissance », ils sont Ă©quipotents[72]. En des termes plus prĂ©cis, associer des Ă©lĂ©ments de l'ensemble D Ă ceux de l'ensemble E, sans rĂ©pĂ©tition (pour chaque Ă©lĂ©ment de D, il n'y qu'un Ă©lĂ©ment de E associĂ©), est une simple injection, alors que les associer, sans oublier d'Ă©lĂ©ments de D, est une surjection. Une bijection n'est qu'une relation de deux ensembles qui est Ă la fois injective et surjective.
Une telle correspondance peut sâappliquer aux ensembles infinis. De ce fait, lâensemble de tous les nombres naturels pairs peut ĂȘtre mis en association avec lâensemble de tous les naturels par la fonction y = 2x, oĂč x est un Ă©lĂ©ment parmi lâensemble N de tous les naturels et y un Ă©lĂ©ment parmi lâensemble NâČ de tous les naturels pairs. La cardinalitĂ© de N et de NâČ est donc la mĂȘme, aussi contre-intuitif que cela puisse paraĂźtre.
Ainsi, Ă premiĂšre vue, il semble y avoir davantage de rĂ©els que de rationnels, et de rationnels que de naturels[74] ; or, Cantor montre que les rationnels Q et les naturels N peuvent ĂȘtre mis en correspondance biunivoque, et donc quâils possĂšdent le mĂȘme nombre dâĂ©lĂ©ments. Cela permettra en fait de ranger les nombres rationnels (considĂ©rĂ©s comme fractions) de la façon suivante : Q+ = {1/1, 2/1, 1/2, 3/1, 1/3, 3/2, 2/3, 4/1, 1/4, ...} (les fractions nĂ©gatives ne sont pas incluses ici pour faciliter la comprĂ©hension). On remarquera que, dans la suite, les fractions rĂ©ductibles, et donc rĂ©pĂ©titives, ont Ă©tĂ© retirĂ©es (2/4 = 1/2, par exemple). Comme les nombres rationnels sont placĂ©s dans un ordre qui les rĂ©unira tous sans exception, on peut dire quâils sont dĂ©nombrables, câest-Ă -dire quâon peut associer un nombre n Ă chacun dâeux. De maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale, on voit que tout ensemble dĂ©nombrable infini a la mĂȘme cardinalitĂ©, et donc le mĂȘme nombre dâĂ©lĂ©ments que les naturels.
Les comparaisons entre N et NâČ ou entre Q et N reviennent Ă envisager une partie comme aussi grande que le tout ; ce qui va Ă lâencontre de ce que les philosophes ont toujours considĂ©rĂ© comme une rĂšgle fondamentale[75]. Cette apparente transgression chez Cantor devient finalement la dĂ©finition dâun ensemble infini : la cardinalitĂ© dâun ensemble est infinie si et seulement si une ou plusieurs de ses parties est Ă©gale Ă son tout[note 3].
Or, tous les ensembles infinis nâont pas la mĂȘme cardinalitĂ© comme montre lâargument de la diagonale, dĂ©monstration de lâimpossibilitĂ© de dresser une bijection entre N et R, et donc que , c'est-Ă -dire que la cardinalitĂ© des rĂ©els est strictement supĂ©rieure Ă celle des nombres naturels. En effet, lâensemble R des rĂ©els nâest pas dĂ©nombrable, et Cantor nommera sa cardinalitĂ© : puissance du continu. Lâensemble des rĂ©els est un ensemble continu (par opposition Ă discret) puisquâil regroupe tous les points dâune droite, dâun plan ou dâun graphique, sans « trous ».
Les « nombres transfinis » est lâappellation que donne Cantor aux nombres infinis correspondants aux diffĂ©rentes cardinalitĂ©s des ensembles infinis en raison de la connotation nĂ©gative liĂ©e au concept dâinfini, comme sâil sâagissait dâun « incomplet » ou dâun « indĂ©fini ». Les transfinis cantoriens sont de rĂ©els objets mathĂ©matiques, ils sont « en acte », Ă©tant donnĂ© que les ensembles, aussi infinis soient-ils, sont bien rĂ©els. Par convention, la cardinalitĂ© de N (qui est aussi celle de Z et de Q) est nommĂ©e Aleph 0, , et constitue la plus petite quantitĂ© infinie. « Aleph », qui signifie « 1 » en hĂ©breu, a sans doute Ă©tĂ© choisi parce que, pour Cantor, les infinis sont justement des entitĂ©s rĂ©elles avec lesquelles on peut dĂ©velopper une nouvelle arithmĂ©tique[76]. Mais comment effectuer des calculs arithmĂ©tiques Ă partir de
? Cantor démontre[77] que «
+ n =
», que «
+
=
» et que «
x
=
» .
Ce dernier rĂ©sultat est dĂ©jĂ Ă©tonnant, car il implique lâassertion que lâensemble des fractions et celui des entiers ont la mĂȘme cardinalitĂ©. C'est d'ailleurs Ă©galement le cas de l'ensemble des points dâune droite et de lâensemble des points dâun plan, qui ont la mĂȘme cardinalitĂ©, qui est cette fois celle du continu. En fait, peu importe le nombre de dimensions de la « zone de travail », le nombre de points quâelle contient est identique. On a donc c Ă c = c oĂč c est la cardinalitĂ© dâun ensemble transfini. Par consĂ©quent, « les espaces dâun nombre arbitraire de dimensions peuvent ĂȘtre seulement cartographiĂ©s sur la ligne unidimensionnelle des rĂ©els »[78]. Dans sa correspondance avec Dedekind, Cantor dira Ă propos de cette dĂ©couverte « je le vois, mais je ne le crois pas »[79].
On pourrait croire, d'aprĂšs les rĂ©sultats prĂ©cĂ©dents, qu'il n'y aurait qu'une seule cardinalitĂ© infinie. Mais Cantor dĂ©montre (voir ThĂ©orĂšme de Cantor pour une analyse dĂ©taillĂ©e) qu'il n'y a pas de surjection â et donc pas de bijection â entre un ensemble B et son ensemble des parties (P(B)). Cela est assez Ă©vident pour les ensembles finis, par contre, pour les infinis, il faut opĂ©rer une reduction ad absurdum et une construction (non effectuĂ©e ici). Le rĂ©sultat auquel arrive Cantor est que, la cardinalitĂ© de N < la cardinalitĂ© de P(N) < celle de P(P(N))... la cardinalitĂ© de N est , alors que celle de son ensemble des parties est de
etc. Ainsi,
<
<
...
Cependant, Cantor veut faire mieux que de dresser une telle hiĂ©rarchie : il veut construire la suite des alephs oĂč chaque nouvel aleph est le successeur immĂ©diat du prĂ©cĂ©dent. Il aura besoin, pour ce faire, des ordinaux.
Cantor devra faire appel Ă la thĂ©orie des ordinaux, c'est-Ă -dire des ensembles en tant qu'ils sont ordonnĂ©s (oĂč, contrairement aux cardinaux, la position des termes est primordiale). L'ordinalitĂ© ne peut ĂȘtre appliquĂ©e qu'Ă des ensembles bien ordonnĂ©s (qui ont un bon ordre). Cantor rĂ©ussit ainsi Ă obtenir, grĂące aux ordinaux, un langage plus prĂ©cis, qui lui permettra d'avoir une arithmĂ©tique plus subtile des infinis. Ainsi, l'addition n'est pas commutative avec les ordinaux, par exemple (Ï correspondant Ă lâordinalitĂ© de
). L'ordinalité permet également de comparer des ensembles avec plus de précision que par la simple comparaison de cardinalité.
GrĂące Ă la notion d'ordinaux, Cantor rĂ©ussit Ă dĂ©finir les alephs : est la cardinalitĂ© de l'ensemble â infini â de tous les ordinaux finis, alors que
est celle de tous les ordinaux dĂ©nombrables. Et en poursuivant il lui devient possible de construire la suite (elle mĂȘme indexĂ©e par les ordinaux) :
Le cardinal de l'ensemble des ensembles d'entiers naturels est celle de l'ensemble des réels, et Cantor fait l'hypothÚse que ce cardinal est : c'est l'hypothÚse du continu (le continu est l'ensemble des réels, qui n'a pas de « trous »). Cette derniÚre équivaut donc à soutenir que
=
, à savoir, que la cardinalité des réels est le successeur de celle de l'ensemble des entiers naturels, c'est-à -dire la « quantité infinie » immédiatement supérieure.
MalgrĂ© sa concession pour lâutilitĂ© de lâinfiniment petit dans le calcul infinitĂ©simal, Cantor sâoppose Ă ce que lâinfiniment petit soit un vĂ©ritable infini (en acte), autrement dit, quâil soit un objet mathĂ©matique Ă part entiĂšre, et il le dĂ©finira plutĂŽt comme un « mode de variabilitĂ© »[80] ou un infini simplement potentiel. Il dira quâil sâagit dâun infini « improprement dit »[62], dont la grandeur est variable, dĂ©croissante Ă volontĂ©, mais toujours finie comme lâest nâimporte quel nombre irrationnel (ce nâest pas parce quâun nombre en particulier a un nombre infini de dĂ©cimales sans rĂšgle quâil est lui-mĂȘme infini). Dans le Mitteilungen, Cantor souhaite montrer formellement la contradiction intrinsĂšque des infinitĂ©simaux, mais il ne fait que rĂ©itĂ©rer au final lâaxiome dâArchimĂšde (Ă partir de a et b oĂč a < b, oĂč a et b sont des nombres rĂ©els positifs, et oĂč il existe un c tel que aĂc > b)[81]. Cantor rejettera donc les thĂ©ories de Du Bois-Reymond et de Thomae Stolz, ainsi que celle de Veronese, car elles Ă©chouent toujours Ă montrer Ă quel ensemble peuvent rĂ©fĂ©rer les infinitĂ©simaux (ou de quels ensembles ils sont obtenus). Si les infinitĂ©simaux Ă©taient des nombres, ils devraient ĂȘtre constitutifs dâun ensemble, et ce dernier serait plus continu que lâensemble des rĂ©els[82](lui-mĂȘme « puissance du continu »).
AbordĂ©e dans le Mitteilungen, la question de lâinfini absolu de Dieu est pour Cantor dâune importance capitale[83]. MĂȘme si elle concerne plus directement la thĂ©ologie spĂ©culative, elle sert tout de mĂȘme de fondement Ă la thĂ©orie des transfinis[84]. Câest une sorte de rĂ©vĂ©lation mystique pour Cantor : « il Lui a plu que je parvienne aux rĂ©vĂ©lations les plus Ă©tonnantes et les plus inattendues dans la thĂ©orie des ensembles »[85], Ă©crit-il Ă propos de ce quâil considĂšre comme un vĂ©ritable infini, comme un maximum absolu. Les nombres transfinis sont accessibles Ă lâhomme, mais leur ensemble, câest-Ă -dire le systĂšme de tous les nombres « Ω »[86], est incomprĂ©hensible.
Comment concilier la diversitĂ© mathĂ©matique des infinis (aleph 0, 1, la puissance du continu, etc.) avec lâunicitĂ© de lâinfinitude absolue de Dieu ? Pour Cantor, câest ce dernier qui garantit lâexistence des transfinis, car a priori, ils devraient normalement dĂ©couler de la nature infinie de Dieu, et quâa posteriori, ils permettent une explication dâun plus grand Ă©ventail de phĂ©nomĂšnes. MalgrĂ© tout, il semble que la thĂ©orie cantorienne sur les transfinis puisse se passer de lâhypothĂšse de Dieu[85].
Lâinfini devient un problĂšme pour Russell lui-mĂȘme au cours de ses recherches avec Whitehead sur la rĂ©duction logique des mathĂ©matiques dans les Principia Mathematica de 1910 Ă 1913. Il propose peu de temps aprĂšs une application de la mĂ©thode analytico-logique au problĂšme traditionnel de lâinfini en philosophie pour en dĂ©gager une thĂ©orie positive dans La mĂ©thode scientifique en philosophie en 1914.
Le projet logiciste consiste Ă dĂ©montrer logiquement les concepts et les propositions mathĂ©matiques. En 1889, Peano dĂ©veloppe une axiomatique de la thĂ©orie des nombres rĂ©duisant ainsi les mathĂ©matiques Ă lâarithmĂ©tique. Pour que Russell puisse dĂ©montrer la rĂ©ductibilitĂ© des mathĂ©matiques Ă la logique pure, tout ce quâil a Ă faire, câest donc de rĂ©duire les axiomes de Peano Ă la logique[87]. Pour ce faire, il mobilise les outils conceptuels de Cantor en mathĂ©matique et de Frege en logique. Toutefois, ce projet sâavĂšre ĂȘtre un Ă©chec car Russell nâarrive pas Ă dĂ©montrer logiquement lâexistence dâune classe infinie dâobjets et se voit dĂšs lors obligĂ© de postuler l'infinitĂ© d'objets qui la rend possible.
Russell travaille avec la dĂ©finition frĂ©gĂ©enne du nombre avancĂ©e dans Les fondements de lâarithmĂ©tique : « la classe de toutes les classe semblables Ă la classe donnĂ©e »[88]. Cette dĂ©finition du nombre permet Ă Russell de fournir la dĂ©monstration logique de quatre des cinq axiomes de lâarithmĂ©tique de Peano. Seul lâaxiome qui consiste Ă postuler que « si deux nombres ont le mĂȘme successeur, ces deux nombres sont identiques »[89] est problĂ©matique. Le problĂšme vient entre autres de la dĂ©finition logique du nombre telle que donnĂ©e par Frege.
La dĂ©finition logique du nombre considĂšre celui-ci comme une propriĂ©tĂ© dâun terme gĂ©nĂ©ral ou dâune description gĂ©nĂ©rale[90]. Selon Russell, dans le cas du nombre, il est possible de remplacer la notion de terme gĂ©nĂ©ral par celle de classe sans que cela ne cause problĂšme sur le plan logique. Ainsi, nâimporte quel nombre, en tant que prĂ©dicat dâun terme gĂ©nĂ©ral qui dĂ©note quelque chose qui nâexiste pas, a pour cardinalitĂ© la classe nulle, car le nombre ne dĂ©note rien[91]. Par exemple, zĂ©ro est un prĂ©dicat qui sâapplique au terme gĂ©nĂ©ral « licorne » car aucune licorne nâexiste. Ătant donnĂ© cette caractĂ©ristique du nombre, il faut nĂ©cessairement quâil y ait une classe infinie afin que ce soit possible de dĂ©montrer logiquement l'axiome de Peano. Sinon, tout nombre dĂ©passant le dernier nombre qui dĂ©note la quantitĂ© de tout ce qui existe a le mĂȘme cardinal que son successeur, soit la classe nulle. Ces nombres sont donc identiques[92]. Si n est le nombre de choses qui existent, son successeur n+1 a une cardinalitĂ© de 0, de mĂȘme que n+2. n+1 a donc pour successeur n+2 tout en lui Ă©tant identique, ce qui est une contradiction avec l'axiome de Peano. Afin quâil nây ait pas de contradiction et que cet axiome puisse ĂȘtre dĂ©montrĂ©, il faut nĂ©cessairement quâil y ait une classe infinie[92]. Russell considĂšre donc trois possibilitĂ©s de dĂ©montrer lâexistence dâune classe infinie.
La premiĂšre des classes infinies est dĂ©rivĂ©e dâun argument inspirĂ© de ParmĂ©nide, considĂ©rant lâĂtre[92]. La deuxiĂšme classe infinie est dĂ©rivĂ©e dâun argument tenant compte du nombre et de son idĂ©e[93]. Ces deux dĂ©monstrations sont invalides Ă cause de leur caractĂšre psychologique et du fait que lâĂȘtre et lâidĂ©e du nombre ne peuvent constituer des prĂ©misses mathĂ©matiquement dĂ©montrables[93]. La derniĂšre dĂ©monstration, contrairement aux deux autres, est dĂ©rivĂ©e dâun argument qui relĂšve de la logique. Lâargument dĂ©montre qu'il est possible de construire une classe infinie Ă partir de la classe nulle. 0 existe Ă cause de la classe nulle. 1 est le nombre de la classe dont seule la classe nulle est membre; 2 est le nombre de la classe constiuĂ©e de 1 et 0, et ainsi de suite. En suivant ce principe, la classe spĂ©cifique Ă chaque nombre est construite. Le nombre de 0 Ă n est n+1 et ce dernier est un nombre fini. Ă cause de la caractĂ©ristique hĂ©rĂ©ditaire des nombres, lâexistence est une propriĂ©tĂ© de tous les nombres entiers finis. Ainsi tous les nombres entiers existent et la cardinalitĂ© de la suite des nombres finis est infinie. Toutefois, selon ce raisonnement chaque nombre sera dâun type diffĂ©rent que son successeur. Ătant donnĂ© que cette preuve ne respecte pas la thĂ©orie des types, elle nâest pas valide. En nâarrivant pas Ă dĂ©montrer lâexistence dâune classe infinie, Russell est forcĂ© de postuler lâinfini Ă titre dâaxiome.
Cet axiome soutient lâinfinitĂ© de lâunivers car seulement ainsi il peut y avoir une classe infinie et une infinitĂ© de nombres. Cependant, le fait que cet axiome Ă©nonce un prĂ©dicat dâexistence fait en sorte quâil ne puisse appartenir Ă la logique pure[94]. MalgrĂ© le fait quâil ne peut ĂȘtre dĂ©montrĂ© logiquement, Russell soutient que seul lâaxiome de lâinfini peut assurer lâapplicabilitĂ© de la logique pure au monde empirique. Ă ce titre, puisque la logique est applicable au monde, lâaxiome de lâinfini constitue une hypothĂšse empiriquement vĂ©rifiable. Par ailleurs, lâaxiome de lâinfini semble problĂ©matique dans la mesure oĂč il est posĂ© de maniĂšre ad hoc dans la dĂ©monstration de Russell. Puisque ce dernier a foi en la vĂ©rification empirique de lâaxiome, il le prĂ©suppose dans lâapplication de sa mĂ©thode analytico-logique en philosophie.
ZĂ©non affirme que lâespace et le temps sont indivisibles en points et en instants dans les contextes fini et infini. Selon Russell, si lâespace et le temps consistent en un nombre fini de points et dâinstants, alors les arguments de ZĂ©non contre la thĂšse que lâespace et le temps sont composĂ©s de points et dâinstants sont tout Ă fait valables[95]. En mathĂ©matique, le calcul infinitĂ©simal est lâoutil fondamental de lâĂ©tude des corps en mouvement dans lâespace en fonction du temps. Or, le calcul infinitĂ©simal prĂ©suppose que lâespace et le temps ont une structure en points et en instants. Au sens de ZĂ©non, le calcul infinitĂ©simal est donc logiquement infondĂ©. Or, Russell montre que si lâespace et le temps consistent en un nombre infini de points et dâinstants, alors les paradoxes de ZĂ©non nâĂ©branlent plus les mathĂ©matiques Ă cet Ă©gard[95]. Le prĂ©supposĂ© essentiel du calcul infinitĂ©simal conserve ainsi sa lĂ©gitimitĂ© philosophique. Russell souligne cependant que la tradition a longtemps nĂ©gligĂ© la thĂšse selon laquelle le monde est composĂ© dâun nombre infini de points et dâinstants Ă cause des contradictions quâimpliquait une notion naĂŻve de lâinfini.
Pour illustrer les effets dâune conception erronĂ©e de lâinfini, Russell analyse les deux premiĂšres antinomies de la raison pure de Kant sur lâidĂ©e rĂ©gulatrice de monde[96].
Kant caractĂ©rise une sĂ©rie infinie par le fait quâon ne peut jamais la synthĂ©tiser successivement au complet. Par extension, câest affirmer que la sĂ©rie des nombres naturels, Ă savoir la somme des termes de la suite des entiers positifs Ă partir de zĂ©ro, est infinie parce quâelle ne peut se complĂ©ter dans un temps fini par l'homme, qui est fini. Or, Russell soutient que la notion dâinfini « est avant tout une propriĂ©tĂ© de classes, et nâest que secondairement applicable aux sĂ©ries »[97]. C'est qu'une sĂ©rie, par dĂ©finition, tient compte de lâordre successif des Ă©lĂ©ments la constituant de sorte quâil y a toujours au moins un Ă©lĂ©ment qui lui Ă©chappe lorsquâelle est infinie. Au contraire, Ă la maniĂšre d'un concept, une classe renvoie Ă chacun des Ă©lĂ©ments la constituant, ce qui permet de capturer lâinfini mathĂ©matique sans en avoir fait la synthĂšse. Russell fait ressortir par lĂ lâerreur consistant Ă comprendre lâinfini Ă partir de notre propre finitude au lieu de le considĂ©rer comme le caractĂšre propre du nombre en tant quâobjet logico-mathĂ©matique.
Kant plaide en faveur de lâimpossibilitĂ© dâun espace composĂ© de points en raison de lâabsurditĂ© quâimplique la division Ă lâinfini. En fait, Kant suppose que pour obtenir un point, il faudrait arriver au bout dâune opĂ©ration de dĂ©coupages successifs, Ă chaque fois en deux, de lâespace qui par dĂ©finition est sans fin. Or, pour Ă©viter ce problĂšme, Russell conçoit Ă lâinstar de Frege et de Cantor que « tout comme une classe infinie peut intĂ©gralement ĂȘtre donnĂ©e par le concept qui la dĂ©finit, [âŠ] de mĂȘme un groupe infini de points peut ĂȘtre donnĂ© intĂ©gralement comme formant une ligne, une aire ou un volume, quoiquâils ne puissent jamais ĂȘtre atteints par des divisions successives »[98].
Comme le suggĂšre Leibniz, un infinitĂ©simal serait une quantitĂ© dâespace ou de temps si petite quâil nâen existerait pas une infĂ©rieure de sorte quâil serait impossible de la diviser en deux quantitĂ©s finies. Or, Russell rejette la possibilitĂ© en mathĂ©matique de manipuler des quantitĂ©s infinitĂ©simales, Ă savoir des quantitĂ©s telles que « toute distance finie quelconque lui soit supĂ©rieure »[99]. Selon Russell, lâerreur dâimagination menant Ă la croyance des infinitĂ©simaux consiste Ă penser que, Ă la fin de lâopĂ©ration de dĂ©coupage en deux de lâespace et du temps, les distances et les pĂ©riodes ne soient plus divisibles en quantitĂ©s finies. De lĂ , il existerait des quantitĂ©s infiniment petites manipulables en mathĂ©matique. Or, Russell rappelle que la divisibilitĂ© infinie ne permet pas de conclure Ă lâexistence dâun dernier terme dans une opĂ©ration qui par dĂ©finition est sans fin[100].
Russell explicite en ce sens lâerreur logique consistant Ă interprĂ©ter lâĂ©noncĂ© vrai « pour toute distance finie[note 4], il y a une distance infĂ©rieure » par lâĂ©noncĂ© faux « il y a une distance telle que, quelque distance finie que nous puissions choisir, la distance en question est infĂ©rieure »[100]. Du point de vue de la logique formelle, il sâagit lĂ dâune inversion des quantificateurs universel et existentiel opĂ©rant dans la proposition. En effet, la proposition fausse veut faire dire « il existe une distance plus petite que toute distance finie », lâinfinitĂ©simal, alors que la proposition vraie veut dire « pour toutes distances, il existe une distance finie plus petite », ce qui implique lâimpossibilitĂ© de lâinfinitĂ©simal. Par la mĂ©thode analytico-logique, Russell parvient donc Ă mettre de lâordre dans la comprĂ©hension des infinitĂ©simaux en vue de rejeter leur nĂ©cessitĂ© pour opĂ©rationnaliser le calcul infinitĂ©simal.
Au début du XXe siÚcle, la physique se trouvait dans l'impossibilité d'expliquer divers phénomÚnes [101], dont le fait qu'un corps noir à l'équilibre thermodynamique est censé rayonner un flux infini (voir catastrophe ultraviolette). Ce problÚme fut résolu par l'introduction des quanta par Planck, ce qui forme la base de la physique quantique.
Dans le cadre de la relativité générale, le Big Bang conduit, dans son interprétation naïve, à l'apparition de valeurs infinies (on parle aussi de singularités) à l'origine des temps, apportant ainsi la preuve que nos connaissances physiques actuelles ne sont pas capables de décrire cette époque lointaine de l'histoire de l'Univers.
Dans plusieurs branches de la physique, comme la thĂ©orie quantique des champs ou la physique statistique, les chercheurs ont pu Ă©liminer les divergences indĂ©sirables de la thĂ©orie Ă l'aide de techniques mathĂ©matiques de renormalisation. Ces techniques n'ont pu ĂȘtre appliquĂ©es pour l'instant Ă la thĂ©orie de la gravitation.
On attribue souvent la premiÚre utilisation du symbole , qui revient fréquemment en analyse, à John Wallis, dans son ouvrage De sectionibus conicis de 1655, puis peu aprÚs dans l'Arithmetica Infinitorum :
« esto enim â nota numeri infiniti[102], »
mais cette notation Ă©tait dĂ©jĂ courante chez Fermat et Descartes, selon Ădouard Lucas[103].
Trois hypothĂšses existent quant Ă l'origine de ce choix.
Notons que l'on peut en obtenir un trĂšs bel exemplaire en traçant la Lemniscate de Bernoulli, courbe Ă©lĂ©gante et simple aux multiples propriĂ©tĂ©s dont celle d'ĂȘtre parcourue infiniment.
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