Théorie des modèles : encyclopédie mathématiques
Cet article est issu de l'encyclopédie libre Wikipedia.La thĂ©orie des modèles est une branche de la logique mathĂ©matique. Son principe de base est qu’une thĂ©orie est mathĂ©matiquement valide si on peut dĂ©finir un univers dans lequel elle est vraie.
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Elle a été formulée d’une façon complète et cohérente d’abord par Alfred Tarski, dans un article fondateur, Le concept de vérité dans les langages formalisés, publié en 1933 (et traduit dans le recueil Logique, sémantique, métamathématique, Armand Colin 1972, pp.157-269). Tarski a considéré une formule apparemment triviale : "il neige" est une proposition vraie si et seulement s'il neige. (p.163). Il a compris que cette vérité élémentaire pouvait le conduire à apporter une réponse générale, puissante et satisfaisante au problème plusieurs fois millénaire de la nature de la vérité mathématique.
Tarski a appelé sa théorie la sémantique du calcul des prédicats, pour deux raisons :
Mais ses racines sont beaucoup plus lointaines. Un premier modèle délibérément créé apparaît avec la naissance des géométries non euclidiennes. D'abord purement déductives, ces géométries ont peu à peu été acceptées à partir du moment où l'on a pu en donner des modèles, c'est-à -dire des supports géométriques avec des interprétations spécifiques pour désigner les droites. Poincaré par exemple donne un modèle du plan hyperbolique à partir d'un demi-plan du plan complexe.
Symétriquement, si l'on peut dire, l'abbé Buée et Jean-Robert Argand (plan d'Argand), puis Gauss et Cauchy donnent un modèle géométrique des nombres complexes.
Un modèle sert d'abord de structure pour valider une théorie logique ou mathématique.
Il existe deux notions de « consistance » ou de « cohérence » d'une théorie[2], a priori différentes, mais en fait équivalentes en logique classique du premier ordre, d'après le théorème de complétude de Gödel :
Un système de déduction est dit « correct » (tous les systèmes usuels le sont) si l'existence d'un modèle donne la certitude de travailler sur une théorie qui ne débouchera pas sur une contradiction. L'intérêt est que pour montrer la cohérence ou consistance d'une théorie, il est souvent plus facile d'en déterminer un modèle que de montrer qu'on ne peut dériver de contradiction.
Le théorème de complétude de Gödel assure qu'en logique classique du premier ordre, la réciproque est vraie : toute théorie non contradictoire possède au moins un modèle. Il clôt des recherches qui remontent au théorème de Löwenheim (1915) et qui s’inspirent d’une approche hilbertienne de la vérité mathématique, et il fournit le fondement de la théorie des modèles.
En calcul propositionnel de la logique classique, il n'y a pas de quantificateurs existentiels ou universels. Les formules sont constituées de propositions atomiques reliées itérativement par des connecteurs logiques. Un modèle consiste à définir, pour chaque variable propositionnelle atomique, une valeur de vérité (vraie ou fausse). On peut alors en déduire la vérité ou la fausseté de toute formule complexe.
La complexité d'une formule est mesurée par le nombre maximal d’opérateurs emboîtés. Par exemple dans , le ou
et le non
sont emboîtés l’un dans l’autre. Mais le non et le et
ne le sont pas. Cette proposition est de complexité 2 parce qu’elle a au maximum deux opérateurs emboîtés.
Les formules de complexité 0 sont les formules atomiques. C'est le modèle choisi qui définit leur valeur de vérité.
Supposons que la vérité et la fausseté de toutes les formules de complexité ait été définie. Montrons comment définir la vérité et la fausseté des formules de complexité
. Soit
une formule de complexité
, obtenue Ă partir de la formule ou des formules
et
de complexité
ou inférieure, au moyen d'un connecteur logique. La vérité ou la fausseté de
et
est donc déjà définie.
a) : Si
est vrai alors
est faux, par définition de la négation. Si
est faux alors
est vrai, pour la mĂŞme raison.
b) : Si
et
sont tous les deux vrais alors
aussi, mais
est faux dans tous les autres cas.
c) : Si
et
sont tous les deux faux alors
aussi, mais
est vrai dans tous les autres cas.
d) : Si
est vrai et
est faux alors
est faux, mais
est vrai dans tous les autres cas.
Une formule vraie dans tout modèle est dite universellement valide (en particulier, une tautologie en est une). Si la formule possède variables propositionnelles atomiques, il suffit en fait de vérifier la vérité de la formule dans les
modèles possibles donnant les diverses valeurs de vérité aux
propositions atomiques pour prouver que cette formule est une tautologie. Le nombre de modèles étant fini, il en résulte que le calcul des propositions est décidable : il existe un algorithme permettant de décider si une formule est une tautologie ou non.
Par ailleurs, le théorème de complétude du calcul des propositions établit l'équivalence entre être une tautologie et être prouvable dans un système de déduction adéquat.
Montrons que (loi de Peirce) est une tautologie, en utilisant la règle d). Si
est vraie, alors
étant de la forme
est vraie. Si
est faux, alors
est vrai,
est faux, et
est vrai.
Étant vrai dans tout modèle, est une tautologie. Elle est donc également prouvable au moyen de systèmes de déduction, par exemple la déduction naturelle.
Par contre, n'est pas prouvable. En effet, dans un modèle où
est faux,
est également faux.
Dans le calcul des prédicats du premier ordre de la logique classique, les prédicats utilisés s'appliquent sur des variables. Pour définir un modèle, il convient donc d'introduire un ensemble dont les éléments serviront de valeurs à attribuer aux variables. Comme pour le calcul propositionnel, on commence par définir la vérité ou la fausseté des formules atomiques dans un domaine donné, avant de définir de proche en proche la vérité ou la fausseté des formules composées. On peut ainsi définir par étapes successives la vérité de toutes les formules complexes de la logique du premier ordre composées à partir des symboles fondamentaux d’une théorie.
Une formule est atomique lorsqu’elle ne contient pas d’opérateurs logiques (négation, conjonction, existentiation, ...). Atomique ne veut pas dire ici qu’une formule ne contient qu’un seul symbole mais seulement qu’elle contient un seul symbole de prédicat fondamental. Les autres noms qu’elle contient sont des noms d’objet et ils peuvent être très complexes. Qu’une formule est atomique veut dire qu’elle ne contient pas de sous-formule. Il s’agit d’une atomicité logique.
Une interprétation d'un langage du premier ordre est une structure, définie par les éléments suivants.
L’ensemble U, ou l’interprétation dont il fait partie, est un modèle d’une théorie lorsque tous les axiomes de cette théorie sont vrais relativement à cette interprétation.
L'usage du mot, modèle, est parfois multiple. Tantôt il désigne l'ensemble U, tantôt l'ensemble des formules atomiques vraies, tantôt l'interprétation. Souvent, quand on dit un modèle d'une théorie, on suppose automatiquement qu'elle y est vraie. Mais on dit aussi qu'une théorie est fausse dans un modèle.
Dès qu’on a une interprétation d’une théorie, la vérité de toutes les formules qui mentionnent seulement les constantes, les prédicats et les opérateurs fondamentaux, peut être définie. On commence par les formules atomiques et on procède récursivement aux formules plus complexes.
On reprend les règles définies dans le paragraphe relatif aux modèles du calcul propositionnel, et on définit les deux règles supplémentaires, relatives au quantificateur universel et existentiel.
e) : Si l'une des formules obtenues en substituant un élément de U à toutes les occurrences libres de
dans l'interprétation de
est fausse alors
est fausse, sinon, si
n'a pas d'autres variables libres que
,
est vraie.
f) : Si l'une des formules obtenues en substituant un élément de U à toutes les occurrences libres de
dans l'interprétation de
est vraie alors
est vraie, sinon, si
n'a pas d'autre variables libres que
,
est fausse.
e) et f) permettent de définir la vérité et la fausseté de toutes les formules closes, c’est-à -dire sans variables libres.
La vérité et la fausseté de toutes les formules complexes, sans variables libres, de la logique du premier ordre, peut donc être déterminée dans un modèle donné.
Une formule vraie dans tout modèle s'appelle loi logique ou théorème. Comme pour le calcul propositionnel, le théorème de complétude de Gödel énonce l'équivalence entre loi logique et formule prouvable dans un système de déduction adéquat. Ce résultat est remarquable, compte tenu du fait que, contrairement au calcul des propositions, le nombre de modèles pouvant être envisagé est en général infini. D'ailleurs, contrairement au calcul des propositions, le calcul des prédicats n'est pas décidable.
La formule est une loi logique. En effet, considérons un modèle U non vide. Il y a alors deux possibilités.
Dans les deux cas, la formule est vraie. U étant quelconque, la formule est vraie dans tout modèle, et peut également être prouvée au moyen d'un système de déduction.
Par contre, la formule n'est pas prouvable. Il suffit de prendre comme modèle un ensemble U à deux éléments a et b, à poser P et Q(a) vraies, et Q(b) faux.
est faux dans U, alors que
est vraie (avec x = a). Il en résulte que
est fausse dans U. La formule étant falsifiable n'est pas un théorème.
Les modèles présentés jusqu'ici sont des modèles de la logique classique. Mais il existe d'autres logiques, par exemple la logique intuitionniste qui est une logique qui construit les démonstrations à partir des prémisses. Il existe pour cette logique une théorie des modèles, les modèles de Kripke avec un théorème de complétude : une formule est démontrable en logique intuitionniste si et seulement si elle est vraie dans tout modèle de Kripke.
Ces modèles permettent par exemple de répondre aux questions suivantes. Soit une formule close :
C'est ainsi qu'on peut démontrer que :
Les modèles de Kripke servent aussi à donner des modèles pour les logiques modales.
Nous avons déjà donné des applications des modèles :
En ce qui concerne les systèmes d'axiomes, les modèles interviennent également pour montrer l'indépendance des axiomes entre eux, ou établir la non-contradiction d'un système axiomatique en s'appuyant sur la non-contradiction d'un autre système (on parle alors de « consistance relative » ). Donnons quelques exemples.
En géométrie, le Ve postulat d'Euclide est indépendant des autres axiomes de la géométrie. En effet, d'une part, le plan de la géométrie euclidienne est un modèle dans lequel ce postulat est vrai. D'autre part, le demi-plan de Poincaré est un modèle de la géométrie hyperbolique dans lequel ce postulat est faux. Dans ce modèle, l'univers (le plan hyperbolique) est constitué des points du demi-plan euclidien ouvert supérieur . Les droites du plan hyperbolique sont les ensembles d'équation
ou
.
Dans cet univers, si on se donne une droite et un point extérieur à cette droite, il existe une infinité de droites passant par le point et non sécantes à la première droite.
Dans cet exemple, on voit qu'on peut construire un modèle de la nouvelle théorie (le plan hyperbolique et ses droites) en se servant d'un modèle de l'ancienne (dans le plan euclidien : le demi-plan et ses demi-droites et demi-cercles). Si on suppose la « cohérence » ou « consistance » de la géométrie euclidienne, alors on a établi celle de la géométrie hyperbolique.
Cette utilisation de modèles pour montrer la consistance relative d'une théorie est très fréquente. Considérons par exemple la théorie des ensembles, notée ZF. Considérons par ailleurs la théorie, notée ZFC, constituée de ZF à laquelle on ajoute l'axiome du choix. On peut montrer que si ZF est non contradictoire alors ZFC aussi. En effet (grâce au théorème de complétude de Gödel) on suppose qu'il existe un modèle de ZF. On est alors capable, dans ce modèle, d'associer à tout ordinal α un ensemble Fα de façon que :
On a alors défini une "fonction" f de L dans L (ou plus exactement, une classe fonctionnelle) vérifiant . Autrement dit, f est une "fonction de choix" dans L, si bien que L vérifie non seulement ZF mais aussi l'axiome du choix. L est donc un modèle de ZFC.
Toujours dans un modèle de ZF, si l'on pose et pour tout entier
,
(ensemble des parties de
), alors la réunion des
pour tout
entier définit un modèle qui vérifie tous les axiomes de ZF sauf l'axiome de l'infini. Ceci prouve (toujours sous l'hypothèse que ZF est non contradictoire) que ce dernier axiome ne peut être dérivé des autres axiomes.
(en) C. C. Chang (en) et H. Jerome Keisler (en), Model Theory, Elsevier, coll. « Studies in Logic and the Foundations of Mathematics », 1990, 3e éd. (1re éd. 1973) (ISBN 978-0-444-88054-3)
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